15/09/2019  |  5229 chroniques, 169 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 01/09/2019 à 18:56:09
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Aux marches du palais - Romances & complaintes de la France d’autrefois

Le Poème Harmonique
Alpha - 2001

Avril, le mois du disque ! Quel disque ? Le disque du mois, pardi, celui qui tombe immanquablement sur le chroniqueur à cette période de l’année, qu’il écoute et réécoute tandis que s’installent pour de bon les beaux jours, que prend ses aises la saison des festivals mais aussi des baignades et des étoiles, toutes choses si habiles à le détourner de la solitude de l’écriture et explique enfin le retard désormais institutionnel avec lequel il présente ici le successeur, pour l’année 2004, du Baker’s Holiday de 2003. Les points communs entre les deux ouvrages sont plus nombreux qu’on ne pourrait le croire : même périlleux mélange des genres résolu dans une grande pureté musicale qui masque élégamment la rigueur et l’exigence requises par l’exercice. Mais de quoi il parle, à la fin ?! Oui, bon, situons le contexte : ce disque de 2001 du label classique Alpha est le premier de la collection Les chants de la terre, qui s’intéresse aux musiques de tradition orale. Il s’agit d’un recueil de chansons françaises anciennes ou régionales, allant du XVe (version princeps de J’ai vu le loup, le renard danser) au XXe siècle (le Sarremilhòque gascon), en passant par des hits du calibre de En passant par la Lorraine, Le 31 du mois d’août, La complainte de Mandrin, et j’en passe… J’en vois qui font la moue. Ils n’ont pas tort, c’est probablement qu’ils connaissent la difficulté de ce genre d’initiatives dont le résultat oscille sans demi-mesure entre l’emphase classico-momifiante et la niaiserie variétomane. Je ne citerai pas de noms, on m’a déjà compris. Le mieux ici est donc de se laisser prendre par surprise, comme je le fus un matin, me rendant benoîtement au travail, par le programmateur de France Musiques (autant citer ses sources) : il fallut bien rester un peu sur le parking ce jour-là pour goûter jusqu’au bout cette Complainte de Mandrin à trois voix passant comme autant de plans d’un véritable film sonore de la gouaille et de l’audace du brigand à cette façon de dire « M’ont condamné à pendre / Ah, c’est dur à entendre / À pendre à étrangler / Sur la place du marché » qui nous fait entrevoir tout à la fois peur, révolte, désespoir, humilité… Car c’est bien sous l’angle de la narration que les chansons du disque sont abordées par l’ensemble de Vincent Dumestre, qui les pare pour nous de couleurs qui nous semblent nouvelles et éclatantes, alors qu’elles n’étaient qu’oubliées : souffle épique dans Le 31 du mois d’août - autre chanson entièrement a capella, formidable chronique d’une bataille navale, exemplaire de la façon qu’a chaque partie vocale de se décaler subtilement pour dynamiser la composition en fonction de la dose de suspense ou d’action du moment – allégresse et assurance de J’ai vu le loup, le renard danser ou En passant par la Lorraine, mélancolie fataliste et accents de tragédie dans Le roi a fait battre tambour, jusqu’au saisissant déploiement poétique de Aux marches du palais. Comme écrin à la mise en voix (deux hommes et une femme) de ces bijoux on trouve la superbe orchestration du Poème Harmonique. Pas de raisons de se priver d’une énumération aussi jubilatoire, alors c’est parti : vielle à roue et à archet, dessus et basse de viole, cornet à bouquins, cornet muet, cornemuse, flûte, flûte à trois trous, tambour, tambourin, citole, guitare baroque, théorbe. Et si après ça vous n’avez toujours pas envie de passer à table, précisons que cet aréopage sonore, s’il rappelle l’ancrage historique ancien de la plupart des chansons, crée surtout une ambiance juste suffisamment détachée du réel, à mi-chemin des contes de l’enfance et du livre d’heures enluminé.

Alors après, évidemment, on apprend dans le (très bon) livret quel boulot documentaire il a fallu pour arriver à ça, retrouver sources et arrangements originaux et, à défaut, les reconstituer au mieux, avec l’appui de Claude Duneton et autres ethnomusicologues, mais l’important on le sait déjà. L’important, c’est l’intelligence, la spontanéité, la vie dans tout ça. L’important c’est de pouvoir se laisser porter par ces airs comme en un grand lit carré se déployant en un vallon fleuri de pervenches et une rivière entourée d’alezans royaux*.

* Et vous savez la meilleure ? Le volume 2 des Romances & complaintes de la France d’autrefois serait dans les bacs ! À bientôt…


chronique publiée le 05/11/2004


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