25/06/2019  |  5206 chroniques, 169 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 21/06/2019 à 13:59:48
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you are the Quarry

Morrissey
Attack / Sanctuary - 25 mai 2004

Pour :

En 2004, Morrissey savoure sa revanche : des hymnes bondissants de Franz Ferdinand à la pop sombre et cristalline d’Interpol, des astucieuses compositions des Strokes aux chansons jouissives et romantiques des Libertines, l’influence des Smiths n’a jamais été aussi présente. Les Smiths - élus groupe le plus influent de l’histoire par le NME - sont devenus un objet de fascination pour tous ces groupes amateurs de mélodies ciselées et hypnotiques. Le tapis rouge déroulé par ses héritiers, le Moz peut maintenant revenir sur le devant de la scène avec l’assurance d’un succès programmé.

Il pose sur la pochette de You Are The Quarry en incorruptible du rock. Ce rôle d’individualiste arrogant, à l’écart du cirque rock mais sûr du chemin à emprunter, Morrissey l’a tenu sans faiblir au cours des années, mais pas toujours avec autant de facilité qu’aujourd’hui.
En 1997 il sortait Maladjusted, disque inégal qui commence bien - sur l’emphatique Maladjusted et le tube Alma Matters -, avant que les mélodies ne tournent court et que le tout finisse dans la mélasse ; les fans des Smiths se regardant sans y croire mais sans oser rien dire, JD Beauvallet, prenant sur lui, se chargea de descendre le disque, et tout le monde rentra chez soi se coucher en essayant de ne plus y penser.
Lâché par son label, Morrissey laisse alors s’écouler plusieurs années sans donner signe de vie… Remarquons au passage que cette fin de siècle où il s’est vu marginalisé à l’extrême aura été aussi l’une des plus faibles périodes musicales de mémoire récente, après la retombée progressive de la formidable vague rock du début des années 90, incarnée par des groupes marquants comme Nirvana, Oasis, Cure ou REM. Au début des années 2000, la roue tourne avec l’arrivée d’une myriade de nouveaux groupes rock percutants : les White Stripes, les Libertines, les Strokes, Franz Ferdinand and Co viennent donner un salutaire coup de pieds dans la fourmilière rock. Le Moz, début 2002, se lance dans une tournée de plusieurs mois qui aboutira à sa signature sur Sanctuary et à l’enregistrement de You Are The Quarry.

Les titres de ce nouvel album claquent comme autant d’affirmations identitaires : America Is Not The World, Irish Blood, English Heart, I Have Forgiven Jesus, Come Back to Camden, The World Is Full Of Crashing Bores ... On avait l’habitude de retrouver en Morrissey un observateur qui révélait avec acuité et humour les enjeux du quotidien le plus banal, auquel il donnait une résonance parfois inouïe ; on le retrouve ici plus préoccupé d’en découdre avec le monde entier qu’avec ce quotidien. Le résultat est contrasté. Les Américains sont violemment pris à partie, traités de « gros cochons » s’empiffrant de hamburgers… lui est Anglais et « aucun régime ne peut le vendre ou l’acheter » (et ben…) ; cette arrogance s’appuie pourtant sur une vision de l’Angleterre parfois digne d’une carte postale, où l’on « boit du thé sur les bords de la Tamise ». Les pop stars commerciales sont elles « plus épaisses que la merde des cochons » : sur ce coup là, la prose du Moz n’est ni la plus fine ni la moins vulgaire…

Sans nuance au niveau des paroles, You Are The Quarry est un disque beaucoup plus souple et subtil musicalement. Il est produit par Jerry Finn, spécialisé dans le néo-punk speed et ensoleillé via Green Day et Blink 182. Est-ce une bonne idée ? Jerry Finn n’a pas cette compréhension instinctive de la musique de Morrissey que partageaient Stephen Street (aux manettes sur Viva Hate, 1er chef d’œuvre post-Smiths), Steve Lillywhite (responsable de Vauxhall And I, album somptueux et chef d’œuvre absolu, et de Southpaw Grammar, plus brut et très sous-estimé), ou Mick Ronson (le guitariste de Bowie reconverti en producteur sur le très rockabilly Your Arsenal). Mais la production de J. Finn apporte aussi son lot de bonnes surprises : son goût pour les sonorités tranchées, saccadées et élastiques donne un nouvel éclat plus pop et accrocheur à certains morceaux déjà entendus en live.

Revue des troupes :
America Is Not The World est une innocente ballade nappée d’electro où Morrissey, spécialiste du genre depuis la berceuse Margaret On The Guillotine, a gardé le sel pour les paroles, s’en prenant à ce pays dont « le président n’est jamais noir, femme ou gay » et qui a inventé le hamburger : « your belly’s too big » s’entend ainsi « you’re barely stupid »… Cette chanson, où il critique violemment l’Amérique avant de répéter « I love you, I love you, I love you …» est un possible pendant du White America d’Eminem, où le rappeur s’en prenait avec agressivité aux USA avant de lâcher en fin de morceau : « I’m just playing America, you know I love you »… La véritable entrée dans l’album se fait avec Irish Blood, English Heart, chanson incisive au couplet tranchant magnifié par la production bondissante de Jerry Finn et au refrain inexplicablement poussif, ce qui en fait au niveau de l’impact l’équivalent de quelques « chansons d’ouverture » récentes du rock anglais, comme The Hindu Times d’Oasis (plus poussive que tranchante) ou Crystal de New Order (plus tranchante que poussive). Ce titre est actuellement classé No 3 en Angleterre, ce qui en fait le plus gros hit de Morrissey à ce jour, pour ce qui n’est sûrement pas sa meilleure chanson.
Suivent I Have Forgiven Jesus, larmoyante ballade pleine d’amertume même pas sauvée par sa mélodie, et Come Back to Camden, morceau fluide aux subtils changements de climats mélodiques. Sur I’m Not Sorry se pointe un rythme R’n’B FM, et on se dit que là le Monsieur Finn y est allé un peu fort : étrangement pourtant, cette chanson désabusée et distancée, où Morrissey constate que « la femme de sa vie n’est jamais venue », se révèle être une des plus belles de l’album, un véritable joyau…et ces quelques notes apaisées qu’on entend par moments égrenées en écho n’y sont sans doute pas pour rien, merci Monsieur Finn.
The World Is Full Of Crashing Bores est une déclamation bilieuse un rien ridicule -quoique- contre un « monde dont j’ai peur qu’il soit conçu pour les raseurs, et je n’en suis pas un », heureusement soutenue par une mélodie ample sur laquelle sa voix papillonne avec élégance. How Could Anybody Possibly Know How I Feel a la substance d’un morceau typique de Morrissey, à la fois plaintif et revendicatif, hautain et mélancolique, dont la mélodie insidieuse progresse implacablement, avec des paroles enfin à la hauteur, sans doute parce qu’elles touchent cette fois à l’intime: « elle m’a dit qu’elle m’aimait, elle doit être insensée » ou encore « même moi, aussi malade que je sois, je ne serais jamais toi ».
Suit The First Of The Gang to Die, véritable scie sur laquelle la potion du Dr Finn fait des miracles. Si Morrissey doit avoir un No 1, ce doit être avec ce hit où se réalise ce qu’on attend des chansons les plus accrocheuses du bonhomme, comme par exemple We Hate It When Our Friends Become Successful sur l’album Your Arsenal : une montée mélodique jouissive où la mélancolie se mue en détachement jubilatoire, soutenue par une rythmique rockabilly entraînante et dansante au possible… véritablement addictif. Après ce coup d’éclat, Let Me Kiss You, composée pour Nancy Sinatra, fait un peu pâle figure musicalement, et assombrit considérablement l’horizon par ses paroles: « ferme les yeux et pense à quelqu’un que tu admires physiquement »…« et ensuite tu ouvres les yeux et vois quelqu’un que tu méprises physiquement ». All The Lazy Dykes est un appel où Morrissey exhorte toutes les « lesbiennes paresseuses » à cesser d’être « juste la femme de quelqu’un » pour enfin « commencer leur vie » : un de ses textes les plus inspirés…
I Like You commence sur une boucle électronique qui fait étrangement penser au Someone Like You de …New Order ! La dernière minute de la chanson est totalement fantastique, avec ce « You’re not right in the head, and nor am I, and this is why, I like you » répété de façon jubilatoire et hypnotique…You Know I Couldn’t Last apporte une jolie conclusion à l’album, avec son couplet en guise d’ultime reproche à la presse musicale (« les mots écrits peuvent vous tuer »), et son refrain aux envolées de guitare conquérantes.

Les 7 ans d’absence valaient-ils le coup ? You Are The Quarry se révèle être un disque entêtant et fluide alternant envolées rock et plages plus légères, parfois génial mélodiquement ; un album fier comme Morrissey n’en a peut-être jamais sorti, qui solde les comptes et remet les pendules à l’heure : en 2004, peu nombreux sont ceux qui tiendront le choc de la comparaison mélodique… Les Libertines ont intérêt à assurer pour leur prochain disque.

auteur : Guillaume - guillaume@foutraque.com

Contre :

A propos de You are the quarry, Morrissey aurait déclaré (sic) : « C’est le meilleur album que j’aie jamais fait. ». De toute sa carrière solo ? depuis ses débuts dans la musique avec un « petit » groupe de Manchester ? depuis 1997 et Maladjusted ? Après plusieurs écoutes attentives, on reste perplexe devant une telle fanfaronnade… Car si Morrissey possède toujours une superbe voix de crooner et une langue bien pendue, il serait très étonnant que le non fan du monsieur soit ébahi par les mélodies - assez communes -, le son - assez daté voire commercial - et la qualité des morceaux - assez banals. En compagnie de ses nouveaux camarades de label (Anthrax, Allman Brothers Band, Wasp, Motörhead, excusez du peu), Stephen Morrissey semble faire désormais partie de l’internationale des has been, confronté comme les autres aux ravages du temps qui passe inexorablement. Bien sûr, Morrissey mérite le respect pour sa contribution marquante à la pop des années 80, bien sûr tous les groupes intéressants actuellement ont écouté les Smiths… Mais tout cela ne fait pas de You are the quarry un bon album. Contrairement à ce que pourrait laisser entendre la photo ornant la pochette du disque, l’exilé volontaire à Los Angeles ne flingue pas la concurrence, il effectue plutôt un retour tout juste honnête avec douze chansons moyennes. Pour réellement revenir au premier plan, à l’avenir, il faudra par exemple éviter de convoquer aux séances d’enregistrement le producteur des regrettables Blink 182, s’abstenir de composer des ballades FM mielleuses lardées de claviers sirupeux et travailler avec des musiciens qui ne tombent pas en pâmoison devant chaque début d’idée. Sinon, à part ça, on est très content d’avoir des nouvelles fraîches de Morrissey ; on lui souhaite un prompt rétablissement suivi de rencontres musicales plus fructueuses...

A lire également sur foutraque.com : une chronique du concert de Morrissey donné en septembre 2002 à l'Olympia (Paris).


www.morrisseymusic.com/

chronique publiée le 18/05/2004


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