16/09/2019  |  5229 chroniques, 169 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 01/09/2019 à 18:56:09
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Trans Musicales - samedi 4 décembre

2004

Yann Tiersen & Shannon Wright, Santa Cruz, Modey Lemon, Kraftwerk...

Rennes (France)
Troisième (et dernière) journée des 26èmes rencontres Trans Musicales de Rennes

Le troisième jour d’un festival voit souvent arriver des festivaliers sur les rotules, avec de vilaines cernes sous les yeux et une démarche traînante. Nous faisons partie de ceux-là, avouons le… Mais quoi de mieux pour se « reposer » qu’un concert dans une petite salle intimiste ? Ça tombe bien, le théâtre l’Aire Libre - situé à deux du Parc des Expos où se tiennent les Trans Musicales - abrite en ce samedi l’une des trois prestations exclusives de Yann Tiersen & Shannon Wright, une occasion rêvée de démarrer la soirée en douceur… avant de repartir arpenter les grands halls de l’aéroport de Rennes.

Yann Tiersen & Shannon Wright

Programmée à 19 h, trois jours de suite, la courte série de concerts très attendus de Yann Tiersen et Shannon Wright avait l’attrait d’être unique… Souhaitons que la réussite de ces prestations permette au duo de partir en tournée ensemble, mais rien n’est moins sûr, compte tenu d’emplois du temps chargés des deux côtés… En écoutant le magnifique album commun de Yann et Shannon, on se disait que ce serait un petit plus de les voir tous les deux en même temps sur une scène, pour vérifier si la bouleversante communion entre les deux musiciens fonctionnait aussi en direct. Notre vœu est exaucé ce samedi 4 décembre vers 19 heures quand le duo foule la scène de L’Aire Libre, accompagné par un batteur et un bassiste. Dès l’intro instrumentale, superbe, on constate que les rapports entre les deux timides protagonistes ne se sont pas « réchauffés » : Yann est au piano, Shannon est à l’orgue électrique et … ils se tournent le dos ! Au cours de ce très beau concert d’un peu plus d’une heure, ils ne se regarderont que très furtivement et n’échangeront qu’un seul sourire à la fin, question de pudeur et de concentration sans doute… Comme prévu, les changements d’instruments se multiplient - Miss Wright alterne entre le micro, la guitare et l’orgue, tandis que Monsieur Tiersen s’empare du violon, joue du Marimba, du piano, de l’orgue, de l’accordéon, de la guitare -, et le public a presque le souffle coupé devant tant de beauté… Les fans de l’auteur de la BO d’Amélie Poulain reconnaissent ici et là quelques bribes de l’univers désuet et émouvant de Tiersen, les aficionados de Shannon Wright apprécient sa voix tranchante et puisante autant que son jeu de guitare sec. L’alchimie entre les deux se produit devant nos yeux ébahis (parfois fermés ou… humides), comme par magie. Le plus surprenant dans cet exercice fusionnel de haute voltige c’est que l’Américaine joue des parties de piano qu’on attribuait au Français, quand peu de temps après, celui-ci extirpe de sa Telecaster des notes dissonantes qu’on pensait provenir du jeu de son acolyte. Sur le fil du rasoir, toujours dans un recueillement poignant, le concert voit se succéder nombre d’instants précieux qu’on gardera bien soigneusement en mémoire… Le duo avec Tiersen à l’accordéon et Wright au chant étant un de ceux là ; Pale white, la dernière chanson de l’album, également. Après une heure de va et vient entre ballades tourmentées et violentes décharges d’émotions rock - les deux saluées par des applaudissements reconnaissants du public -, le spectacle prend fin avec un morceau de Tiersen seul au violon. Malgré le rappel très chaleureux, les artistes ne reviendront que pour saluer collectivement, le sourire aux lèvres. A la fin, on se retrouve presque orphelin de cette musique, seules restent en tête des images et des notes étourdissantes. C'est déjà beaucoup.

Santa Cruz

Tellement conquis par le concert de 19 heures, on ne veut plus quitter l’Aire Libre… Pourquoi ne pas profiter de notre présence ici pour assister à la prestation du groupe français Santa Cruz prévue à 21 heures dans la grande salle du théâtre ? Dès le premier morceau de ce collectif fans d’Americana et de folk rock, on se félicite chaudement d’être restés. On a en effet la délicieuse impression d’assister à un concert commun de Calexico et Lambchop, les voix des deux chanteurs guitaristes rappelant pour l’un celle de Joey Burns, pour l’autre celle de Kurt Wagner. A cette classe vocale, s’ajoute une instrumentation fournie et roots (pedal steel guitar, orgue électrique, guitares sèches et électriques etc) et d’irréprochables compositions (traversées par le rock des grands espaces américains, la folk music US et une pincée expérimentalo post rock jazzy) qui viennent corroborer la thèse du groupe promis à un bel avenir… Dans l’écrin chaleureux de l’Aire libre, Santa Cruz dévoilera longuement ses chansons très bien écrites devant un public calme, mais conquis. Petit cadeau bienvenu, Pascal Humbert (de Sixteen Horsepower) et Billy Conway (ex Mophine) viendront apporter leurs contributions réussies à la contrebasse et à la batterie… Que dire de plus ? On souhaite bonne route à cet excellent groupe, en espérant recroiser sa route très rapidement !

Modey Lemon

Le retour au Parc des Expos dans le Hall 4 s’effectue dans un déluge de larsens : le groupe américain Modey Lemon vient de prendre d’assaut la scène, à la hussarde… Et ça fait mal, très mal ! Les sommations d’usage ne sont même pas faites ; le trio survolté tire dans le tas dès les premières mesures. Et c’est une délicieuse bouillie électronico punk rock qui s’abat sur le public, tétanisé de bonheur. Sur scène, c’est un peu comme si le Jon Spencer Blues Explosion recevait le renfort conjoint de Sonic Youth et Black Sabbath, ainsi que d’une armée de Moog fracassés (et autres boucles soniques vrillantes). Le résultat de cette violente débauche d’énergie dissonante n’est ni plus ni moins qu’un cataclysme sonore ! Chaque musicien est ultra concentré sur sa mission : le guitariste chanteur bidouilleur enchaîne sans compter sa peine riffs punk/blues, hurlements et bruits divers, l'électronicien/guitariste déclenche des vagues immodérément distordues, enfin last but not least, le batteur fait le spectacle en cognant sa batterie minimaliste comme un malade mental. On n’avait pas vu un bourreau des fûts aussi délicieusement primaire depuis le forcené des Soledad Brothers à Bourges en 2003. Un concentré de punk n’ blues (sauvagement maltraité à grands coups de boucles soniques) est disponible sur l’incandescent hymne au bruit qu’est l’album Thunder + Lightning de Modey Lemon… Cet objet est réservé à un public averti, ne venez pas vous plaindre après d’avoir mal aux oreilles !

Kraftwerk

Cela fait un certain temps déjà qu’on rêvait de voir le mythique groupe allemand Kraftwerk sur une scène… Et là, miracle, la dernière date de la tournée 2004 des hommes robots a pour cadre les Trans Musicales de Rennes. Le public, assez jeune, est venu pour découvrir les précurseurs des musiques électroniques en espérant danser frénétiquement… C’est oublier un peu vite que malgré deux ou trois montées en puissance propices à ce genre d’exercice, la musique de Kraftwerk est avant tout une électro pop à tendance hypnotique. Le rideau s’ouvre sur quatre hommes statiques postés derrière des ordinateurs portables, le premier titre joué est Man machine, une longue plongée synthétique dans les méandres des cerveaux fascinés par les robots du groupe de Düsseldorf. Malgré une musique aux sonorités assez datées (les sons de claviers ultra cheap et certaines boucles), la puissance du light show et des visuels projetés sur une immense écran en fond de scène - absolument scotchants - permet de rentrer dans le concert… Le coté répétitif des slogans (semble-t-il chantés en direct), de la musique et des projections agit comme une drogue : l’auditeur/spectateur se retrouve perdu dans l’univers fascinant de Kraftwerk… Quelques éclairs de lucidité lui permette tout de même de constater que les variations relativement récentes sur le Tour de France ne sont pas l’acmé du travail de Kraftwerk, mais là encore le tourbillon visuel/musical fait son effet. Puis le voyage se poursuit sur les autoroutes et les chemins de fer des années 70 eu Europe : Autobahn et Trans Europe Express arrivent à point nommé pour relancer la machine à faire planer, toujours alimentée placidement par nos quatre musiciens/figurants… Conformément à nos prévisions c’est le titre Radioactivity qui se révèle être le plus marquant de la soirée : ce morceau - sans doute un des plus brillants jamais composé - est une véritable plongée en apnée dans l’univers inquiétant et toxique de Kraftwerk. Les bruitages stridents, les panneaux clignotants terrifiants, la mélodie entêtante, l’atmosphère oppressante : tout contribue à faire chavirer l’assistance dans un agréable cauchemar. Après, les considérations sur le thème de l’ordinateur (Computer world, Pocket calculator) paraissent un peu moins fascinantes et pertinentes en 2004. Mais il reste malgré tout l’apparition des robots animés sur le titre Robots, l’effet produit, même s’il est attendu, est saisissant car les mannequins articulés qui remplacent leurs maîtres - partis en coulisse - ont leurs traits et semblent réellement vivants… On ressort donc du hall 9 tout étourdi par le méga show de Kraftwerk. La mélodie insidieuse de Radioactivity nous poursuivra pour le restant de la nuit.

Les Rencontres Trans Musicales 2004 nous laisseront donc un excellent souvenir, elles auront permis de découvrir de nombreux artistes dans des styles remarquablement variés, tout en assistant aux concerts de quelques têtes d’affiche ne se vautrant pas dans la facilité. Mais il y a quand même un petit problème : les prochaines années, il sera désormais excessivement difficile de se passer du pèlerinage hivernal à Rennes.

A lire également : les comptes rendus des journées de jeudi et vendredi, un bilan des Trans Musicales 2004, ainsi que les chroniques des concerts du vendredi 9 décembre et du samedi 10 décembre lors des Trans 2005.


www.lestrans.com


auteur : Pierre Andrieu - pierre@foutraque.com
chronique publiée le 08/12/2004

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