22/09/2019  |  5233 chroniques, 169 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 21/09/2019 à 11:27:25
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Les Eurockéennes - dimanche 3 juillet (2)

2005

Sonic Youth, Kraftwerk, Andrew Bird, Le Tigre, Röyksopp, The Bravery, The Killers, Louise Attaque

Belfort (France)

du : 1er
au : 3 juillet
Après les journées plutôt bien remplies de vendredi et samedi, les présences à l’affiche du troisième (et dernier) jour des Eurockéennes 2005 des mythiques Sonic Youth et Kraftwerk soutenus par de brillants petits nouveaux nommés Andrew Bird et Le Tigre attisaient une nouvelle fois notre désir de partir à la recherche de notre dose de musique pas comme les autres. Malheureusement, une personne – sans doute mal intentionnée – avait jugé bon de programmer Andrew Bird et Le Tigre aux mêmes horaires, une dramatique faute de goût contraignant le festivalier aussi existé par le folk/pop aérien de Mr. Bird que par l’énergie électro rock Made in Le Tigre à effectuer un choix cornélien. Argh, c’est énervant !

The Killers

C’est donc avec ce problème insoluble à résoudre que nous nous retrouvons pile à l’heure (16 h 30) devant la grande scène pour assister à la prestation d’un groupe chaudement recommandé par un hebdomadaire qui avait la bonne habitude de faire des choix pertinents, il y a bien longtemps : Les Inrockuptibles. L’hebdo culturel en chute libre ne tarissait pas d’éloges à la sortie du premier disque de The Killers. Il est vrai que le single Somebody told me est une petite bombe disco punk, indubitablement dansante, boostée à l’aigreur et relevée d’un bonne dose d’humour : un mec qui jubile car on vient de lui rapporter que son ex copine sort avec un type qui ressemble à une fille ne peut être foncièrement mauvais. Quoique… Le titre – très acrocheur – souffre quand même de ses gimmicks de claviers utilisés principalement dans un style musical que nous appellerons « techno de supermarché ». Dès le début du concert, on ne peut que remarquer que le groupe (et son leader/sex symbol autoproclamé) semble s’emmerder ferme sur scène. Et l’ennui de gagner peu à peu les rangs du public car force est de constater qu’il ne se passe strictement rien en face de lui. Le groupe de Las Vegas produit une musique sans saveur aucune (à l’exception notable de quelques titres tubesques assez nerveux) en dégageant autant de sex appeal qu’une endive réchauffée au four micro ondes. La journée ne commence pas sur les chapeaux de roue, c’est le moins qu’on puisse dire !

Andrew Bird

Heureusement, le nouveau prodige hébergé par Fargo Records, Andrew Bird est, lui, dans une forme étincelante (justifiant ainsi pleinement notre arbitrage en sa faveur et au détriment du concert de Le Tigre). Contrairement à The Killers, Mr. Bird a effectué un énorme travail préparatoire en amont : la composition de titres irrésistibles mêlant pop, folk, expérimentations et musique classique, dont ses deux récents albums Weather systems et The mysterious production of eggs regorgent. Seulement accompagné par un batteur discret et fin, le multi instrumentiste touché par la grâce impressionne dès son arrivée sur scène par sa virtuosité, uniquement mise au service de ses morceaux. Il commence par enregistrer une boucle jouée en pizzicato avec son violon, puis rajoute un gimmick avec le même instrument, se saisit de sa guitare électrique, chante comme un Jeff Buckley ayant écouté Nick Drake, avant de se lancer dans des sifflements d’ange déchu (on dirait une scie musicale à la Mercury Rev) et quelques notes éparses de xylophone… Le résultat est proprement sidérant de beauté et irrémédiablement captivant : la Loggia tombe en à peine quelques secondes sous le charme de cette « oiseau » aussi étrange que bouleversant. Chaque morceau est plus émouvant et prenant que le précédent ; on assiste véritablement à un « best of » de ce qui se fait de mieux en pop & folk aventureuse. Après deux morceaux joués en rappel, le violoniste/guitariste/chanteur/siffleur quitte la scène, laissant son auditoire pantois d’admiration, avec la tête dans les étoiles.

Le Tigre

Il est désormais temps de courir comme un dératé pour espérer apercevoir quelques morceaux signés Le Tigre… Nos efforts physiques surhumains sont récompensés par deux titres survoltés des trois furies habillées en rose - et assez sexy, il faut le dire… Les claviers et boites à rythmes sont violement bousculés par un chant de harpie énervée et des guitares punk bien décapantes. Le morceau joué en rappel (consécutif à une énorme ovation d’un public visiblement comblé) évoque une version riot girls des Beastie Boys (à leurs débuts), c’est ce qu’on appelle un tube qui rend dingue, ou on ne s’y connaît pas. Mais damned, c’est déjà la fin du set de Le Tigre… Snif, snif. On ne peut qu’espérer revoir très vite sur les routes ce combo avec trois tigresses dans le moteur (à explosions).

The Bravery

Après une pause mise à profit pour récupérer sur un ponton de l’étang de Malsaucy en la compagnie reposante de nombreux canards sauvages (pas effrayés le moins du monde par les médiocres métalleux de Mass Hysteria et visiblement charmés par les rythmes sautillants de Balkan Beat Box), retour dans le vif du sujet avec The Bravery, une des énièmes sensations du moment venue d’Outre-Manche. Sans surprise, le groupe pratique un disco punk énervé porté vocalement par un clone de Robert Smith ; après Bloc Party et compagnie, ça commence à bien faire les gars… Néanmoins, si l’on fait abstraction de ce « petit » détail, il faut avouer que The Bravery sait écrire des morceaux qui ressemblent - de près ou de loin - à des tubes. Comme l’attitude du groupe ultra looké est conviviale et pas du tout hautaine (The Bravery n’est pas The Killers), on passe tout de même un agréable moment.

Sonic Youth

Mais il faut déjà penser à se placer correctement (en face de la scène et dans les premiers rangs) pour apprécier pleinement le set des vétérans new-yorkais de Sonic Youth. Même après vingt ans d’une carrière bien remplie, le combo bruitiste mérite plus que jamais de porter fièrement son nom, « la jeunesse sonique » en version française. Comme à Rock en Seine en août 2004, les musiciens semblent s’amuser comme des adolescents foulant une scène pour la première fois ; et ils se font fort de produire autant de larsens distordus en 1 h 15 que durant les 70 concerts du festival tout entier. Signe d’une inspiration toujours fertile, les – nombreux – nouveaux morceaux interprétés sont presque aussi marquants que les incunables du groupe (Mote, chanté par un Lee Ranaldo juvénile, Drunken butterfly hurlé par une Kim Gordon en grande forme et Teen Age Riot hargneusement vociféré par un éternel ado nommé Thurston Moore), c’est donc sans aucun problème particulier que la musique rock bruitiste biberonnée au punk hardcore du quintet américain prend la voie express jusqu’à notre cerveau, explosé mais ravi… En plus de morceaux toujours aussi pertinents, le public peut également se délecter de duels de guitares sauvagement maltraitées (à distance, puis lors d’un combat singulier entre Thusrton Moore et Lee Ranaldo manche contre manche) avant de pouvoir assister à un long final apocalyptique. Les amplis à fond, les effets poussés dans les rouge, les guitares hurlent longuement pendant que Thurston Moore gueule comme un primate décérébré dans ce qui lui reste de micro. On ne peut terminer ce court compte-rendu sans parler des indispensables Jim O’Rourke (guitare, basse) et Steve Shelley (batterie), plus discrets que leurs trois acolytes mais pas moins heureux eux-aussi de participer à cette longue ode au bruit.

Kraftwerk

Les quatre informaticiens allemands de Kraftwerk nous avaient fait très fort impression lors des dernières Trans Musicales de Rennes, ils ont réitéré leur robotique performance sous le chapiteau des Eurockéennes de Belfort : les mêmes morceaux, dans le même ordre, brillamment illustrés par les mêmes projections, avec les mêmes éclairages, sans oublier la même présence minimaliste de quatre hommes grisonnants (voire chauves), immobiles derrière leurs ordinateurs. Pourtant, malgré ce côté figé, un concert de Kraftwerk est toujours une expérience en soi, c’est une sorte de voyage immobile permettant de voir défiler à vitesse grand V l’histoire de la pop électronique des années 70 à nos jours, avec des slogans pas si anodins que ça… On pense bien sûr au morceau de bravoure du groupe, le très anti nucléaire Radioactivity, qui en préambule énumère les risques encourus en cas de radiation, avant de devenir un hymne électro pop aux vertus oniriques. La puissance de ce titre est telle que lors de son interprétation, on est parcouru de frissons… Mais il n’y a pas que ça dans le show 2004/2005 des hommes de Dusseldorf : Autobahn, Trans Europe Express, Tour de France ont tous des atours répétitifs, accrocheurs et marquants qui ont inspiré nombre de contemporains. Bien sûr, il y a bien quelques sonorités datées et quelques titres moins puisants que d’autres mais tout ceci est très vite oublié grâce au fameux final sur We are the Robots, où le groupe est remplacé sur scène par des robots à l’effigie des musiciens. On a beau savoir ce qu’il va se passer, l’effet est garanti. Après avoir effectué un retour remarqué sur les planches pour un titre, les quatre « musiciens » quittent un à un leur estrade, non sans avoir exécuté de mini solos drolatiques sur leur ordinateurs…

Louise Attaque

Après pareille démonstration, on a envie de tout sauf d’assister au retour de Louise Attaque, pourtant attendu de pied ferme par une foule compacte, bien décidée à se souvenir de ses nuits parisiennes et autres invitations entendues à de trop nombreuses reprises. On se souvient pourtant avoir passé deux bonnes soirées en compagnie du groupe parisien, une au festival Rock Au max en 1998 (un peu gâchée par un public bien beauf sifflant les pourtant excellents 16 Horsepower), et une à la Coopérative de Mai en 2000 avec un groupe débutant nommé Mickey 3d en première partie. Malgré un bon début de concert, porté par le nouveau single Si c’était hier, l’ennui nous gagne peu à peu. C’est donc de très loin qu’on entend 20000 personnes vociférer en cœur que « Notre amour est éternel » et tout le reste de Je t’emmène au vent… L’amour aveugle que porte le public à Louise Attaque est tout de même impressionnant, mais on préférera revoir les quatre musiciens dans un cadre plus intime (et moins fanatique) à la rentrée, quand le nouvel album sera dans les bacs…

Röyksopp

C’est aux Norvégiens doués de Röyksopp (qui n’a pas été bercé par leurs comptines électro planantes de leur album inaugural paru en 2001 ?) que revient l'honneur de clôturer le festival sous le chapiteau. En présentant les morceaux de son nouvel opus intercalés entre les tubes inusables du premier effort, les deux Röyksopp et leur invitée vocale permettent d’atterrir en douceur après trois jours de concerts, tout en se dégourdissant les jambes. Ce groupe semble détenir la formule magique pour composer des tubes ayant à la fois des vertus dansantes et oniriques, ce qui n’est vraiment pas donné à tout le monde ! C’est avec un plaisir non dissimulé qu’on reverra le duo (comme à la Coopérative de mai en 2002 avec Sondre Lerche et à la halle Tony Garnier avec Moby) en pleine possession de ses moyens physiques et auditifs, car il mérite une attention toute particulière.

Si le niveau des Eurockéennes 2005 n’a pas été atteint celui des deux précédentes éditions, aussi bien en termes de fréquentation que de concerts mémorables, on gardera quand même le souvenir des prestations très réussies d’Andrew Bird, Bonnie « Prince » Billy & Matt Sweeney, Sonic Youth, Queens of The Stone Age et Kraftwerk, qui méritaient à elles seules le long voyage jusqu’au Territoire de Belfort… Si le virage Vieilles Charrues/chanson française est abandonné au profit de têtes d’affiche pointues et de découvertes surprenantes pour la prochaine édition, il y a de fortes chances que nous soyons à nouveau présents lors du premier week-end de juillet 2006. On le souhaite ardemment…

A lire également : les comptes rendus des journées du vendredi et du samedi, ainsi qu'un autre regard sur le programme du dimanche.

Sites Internet : www.eurockeennes.fr, www.sonicyouth.com, www.fargorecords.com, www.bowloffire.com, www.kraftwerk.com, www.royksopp.com, www.louiseattaque.com, www.letigreworld.com, www.thebravery.com.


auteur : Pierre Andrieu - pierre@foutraque.com
chronique publiée le 10/10/2005

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