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Les Nuits de Fourvière - vendredi 29 juin et mardi 3 juillet

2007

Patti Smith vs. Lou Reed (Les Nuits New York)

Théâtre romain de Fourvière, Lyon (France)
Du 29 juin au 3 juillet, la Capitale des Gaules a vécu au rythme de Big Apple. Durant cinq jours, c’est dans le cadre antique de Fourvière que se sont retrouvés quelques uns des artistes les plus emblématiques de la scène new-yorkaise.

A l’image de l’hommage à la Factory d’Andy Warhol auquel on avait déjà pu assister il y a quatre ans à Monaco, c’est le King of NY qui fait office de tête d’affiche : Lou Reed. Mais tandis qu’en 2003, le festival monégasque accueillait également son vieux compère John Cale, une rétrospective de tableaux de Warhol et un concert de The Rapture, ce sont d’autres oiseaux qui ont déferlé sur Lyon ces derniers jours. Bien sûr, on regrettera l’absence d’Antony and the Johnsons le 30 juin. En effet, Antony Hegarty, qui participait à la tournée POEtry lors du passage de Lou Reed sur le Rocher de Monte-Carlo, a dû annuler sa prestation du fait d’importants problèmes de voix. C’est donc son ancienne partenaire Joan Wasser, aka Joan AsPolice Woman qui s’est chargée d’assurer le show (devenu gratuit) quand même. Le lendemain, et pour la quatrième année consécutive, le compositeur de musique contemporaine Philip Glass est quant à lui venu poser son piano à Fourvière. En dépit de ses 70 ans, c’est seul qu’il s’est présenté face au public de l’Odéon (le plus petit des deux théâtres du site romain de Fourvière) pour proposer quelques unes de ses œuvres composées depuis 1976. Dans le même sens, c’est un spectacle hors-norme (Homeland) qu’est venue proposer Laurie Anderson la veille du concert de son célèbre compagnon, Lou Reed.

Mais, commençons par le début avec le concert d’ouverture des Nuits de Fourvière. En effet, dès le 29 juin, c’est la furie grisonnante Patti Smith (flanquée d’un T-Shirt Peace & Love complètement informe) qui a déclenché l’enthousiasme de 4000 spectateurs de tous âges, venus se plonger dans l’ambiance poétique du New York de la fin des années 1970. Accompagnée de son fidèle Lenny Kaye à la guitare, et épaulée par le batteur Jay Dee Daugherty, le bassiste–pianiste Tony Shanahan et le guitariste Jackson Smith, la surprenante Patti rentre en scène armée d’une clarinette. Faisant résonner son instrument en s’inspirant des mélopées de John Coltrane, elle installe le climax favorable à la reprise du Are You Experienced de Jimi Hendrix. Tout de suite après, ce sont deux morceaux mythiques de l’album Horses (1975) qui suscitent l’engouement de l’arène lyonnaise : Redondo Beach puis le redoutable Free Money. Après cette mise en bouche, ce sont surtout les reprises de son dernier album Twelve qui vont rythmer la performance poésie-rock de la veuve de Fred Sonic Smith. Après une version un peu convenue du Gimme Shelter des Rolling Stones, c’est au tour des Beatles d’être étrangement adaptés par Patti Smith. En effet, on ne pourra que regretter le manque d’audace vocale (peut-être imputable au mal de gorge qu’elle a signalé quelques instants plus tôt) qui accompagne Within You Without You, chanson surtout connue comme étant le point faible (composée par George Harrison) du légendaire album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Quelques morceaux plus tard, c’est un cadeau exclusif qu’elle offre à Lyon dans le cadre des Nuits New York : Blitzkrieg Bop des défunts Ramones. D’emblée, elle hurle les "Hey Ho Let’s Go" avant de descendre dans le public en laissant le soin à Lenny Kaye de chanter cet hymne de la subculture new-yorkaise. Dans la foulée, elle livre une jolie version du Smells Like Teen Spirit de Nirvana, puis dédicace une chanson à son alter ego Tom Verlaine en évoquant le souvenir des concerts au CBGB’s. Après cet hommage appuyé au Punk East Coast, elle rassure une bonne partie de son public mainstream grâce à une version efficace de son classique Because The Night, composé par Bruce Springsteen. Quelques chansons suivent, dont le Soul Kitchen des Doors, avant que ne se fassent entendre le mantra introductif de Gloria :
"Jesus died for somebody’s sins but not mine"
A l’issue d’une monumentale version de cette reprise (depuis longtemps réappropriée) des Them, la Dame Patti peut quitter la scène. Mais pas pour longtemps face à un public rugissant. Retour pour un premier titre de rappel sobre et bienvenu : Perfect Day de Lou Reed. Peut-être pas très original, mais toujours plaisant à entendre au moment de remercier la ville qui l’a accueilli aujourd’hui. Moins calme, le sulfureux Rock n’ Roll Nigger qui conclut la prestation de Patti Smith souffre malheureusement d’un son effroyablement décevant. Peu importe, la messe est dite. Un très beau concert et une grande artiste.

Mardi soir, au moment de la clôture des Nuits New York, la situation météorologique vient créer une ambiance berlinoise au dessus du théâtre romain de Fourvière. Les nuages noirs crachent quelques gouttes par intermittence. Pleuvra-t-il ? Pleuvra-t-il pas ? La menace est là et angoisse un public venu nombreux. Le concert est complet depuis un bon moment. L’impatience est donc palpable, en attendant l’arrivée de Lou Reed.

A 22h00, une douzaine d’enfants de chœurs en aube viennent s’installer à la gauche de la scène, à l’opposé les 7 membres du London Metropolitan Orchestra (cuivres et cordes) prennent place également. Ils entament une courte introduction sur l’air de Sad Song. Pendant ce temps, le reste du groupe s’empare de l’espace scénique. La représentation intégrale de l’album Berlin (1973) peut commencer.

Berlin : Qu’est-ce qu’on a pu écrire comme inepties au sujet de cet album. Que de mythes pour désigner la soi-disant malédiction qui entourerait cet album. Bien entendu, l’album ne fut pas un grand succès au moment de sa sortie. Mais de quoi parle-t-on ? Rappelons quand même que le premier album du Velvet Underground (chef d’œuvre collectif éminemment supérieur à cette entreprise solo) était sorti dans l’indifférence générale. Rappelons aussi que Lou Reed avait sorti moins d’un an auparavant l’album Transformer (produit par David Ziggy Bowie et le guitariste Mick Spider Ronson) où se trouvait son seul et unique tube radio (Walk On The Wild Side). Vous en connaissez beaucoup des groupes aujourd’hui qui parviendraient à faire deux cartons successifs en onze mois. Non. Et c’était la même chose à l’époque. Classé en 7° position dans les charts britanniques, l’album rencontra même un meilleur succès que son prédécesseur (classé 13°). Evidemment, aux Etats-Unis, la rétrogradation de la 29° à la 98° place dans le Billboard laissa dire à certains que Lou Reed avait été boudé par le public… Mais depuis quand juge-t-on un album sur ses ventes ? Comme dirait le vieux prophète Dylan, il faut arrêter de confondre ce qui se vend et ce qui est bien. Certains objecteront cependant en rappelant que la critique fut assassine. Oui, elle le fut. Mais quoi de plus normal pour l’ex-Velvet. En quarante ans de carrière, les journalistes ont passé leur temps à fustiger celui qui reste probablement le plus grand bourreau de rock-critics de tous les temps. Enfin, contrairement à ce qu’écrivaient beaucoup de ces spécialistes avant le passage du vieux new-yorkais en France, il n’est pas vrai que les chansons de Berlin n’ont quasiment jamais été jouées en public. En effet, dès la tournée qui suivit, l’album fut partiellement transposé sur scène. Il suffit pour cela de réécouter le concert enregistré à New York deux mois après la sortie de Berlin (paru en deux volumes : Rock n’ Roll Animal et Lou Reed Live) pour se rendre compte que la moitié des chansons de l’album maudit étaient interprétées. De même, lors de sa dernière tournée (qui a également donné lieu à un enregistrement : Animal Serenade), un cinquième du concert provenait du chef d’œuvre décrié.

Après cet avant-propos, revenons-en au concert en lui-même :
Tandis que le New London Childrens Choir fait frissonner le public, le groupe s’installe dans le décor conçu par l’artiste contemporain Julian Schnabel auquel on doit également les films Basquiat (1996) et Le Scaphandre et le Papillon (Prix de la mise en scène cette année au Festival de Cannes). Un canapé vert est suspendu derrière les jeunes choristes, tandis que sur un ensemble de tapisseries (modèle Gobelins) un film réalisé par Lola Schnabel est projeté. Difficilement visible, la vidéo met en scène les personnages de Caroline (interprétée par Emmanuelle Polanski Seigner) et de Jim : le couple mis en scène dans l’histoire racontée par Lou Reed.

Placés sous la direction du pianiste Ruppert Christie, les musiciens entament la représentation de Berlin par le morceau éponyme. Et enfin, Lou Reed (en grande forme physique du haut de ses 65 ans) s’approche du micro. Et chante. (…) Quelle voix. Quelle présence. Quel bonheur. (…) "One Sweet Day"
Très vite, les guitares s’allument. Steve Hunter est de retour comme sur l’album original. Tout sourire, un peu gras, mal habillé et méconnaissable, il balance les accords de Lady Day. Et on se retrouve plongé dans ce concert mythique de 1973 : Rock n’ Roll Animal. L’énergie est monstrueuse grâce à la frappe percussive de Tony Thunder Smith. Le mélange des différents instruments est très réussi. Tout le monde est réglé très haut sans que le son ne soit jamais ni trop fort ni trop brouillon. Du grand art imputable au légendaire producteur Bob Ezrin qui assure la production du spectacle dans le prolongement du travail qu’il avait opéré en 1973.
Avec Men of Good Fortune, c’est un autre moment de grâce tout en subtilité. Le bassiste Fernando Sauders n’y est pas pour rien. Mais tous ceux qui ont vu Lou Reed ces vingt dernières années le savent déjà. (…) Quelle fluidité. Quelle voix. Quel bonheur.
On reste dans le même ordre d’esprit avec la première partie de Caroline Says. La profonde voix de Lou Reed convient à merveille pour traduire les atermoiements de Jim face à sa compagne : "Caroline says that I’m just a toy. She wants a man, not just a boy (…) She treats me like a fool, but to me she’s still a german queen”.

Retour des guitares virevoltantes avec une version monumentale du classique How Do You Think It Feels. Autant Lou Reed fait preuve de son austérité habituelle, autant Steve Hunter semble comme un môme en vacances. Ils forment un duo étonnant à voir et extraordinaire à écouter. Et le public le leur rend bien.
Vient ensuite une version crue de l’étrange Oh Jim durant laquelle le vieux loup bataille face à un public qui veut taper dans les mains durant la deuxième partie du morceau. Inévitablement, il remporte la partie et nous livre seul une hybridation blues cabaret du désespoir de Caroline face à son connard de mec.
Les enfants reprennent une place déterminante dans l’interprétation du deuxième volet de Caroline Says en murmurant les "It’s So Cold" face au patron qui complète "In Alaska". Derrière, et comme d’habitude, les violons, les cuivres et la contrebasse de Rob Wasserman (ancien collaborateur de Van Morrison et des Grateful Dead) sont éblouissants de perfection et de professionnalisme.

Le concert prend un tournant fatidique avec le début de la trilogie finale : The Kids. A ce moment de l’histoire, Caroline est une femme seule, elle a quitté Jim qui la cognait et on lui enlève ses enfants "because they said she was not a good mother". Dans un déluge musical absolu, la régie lance les cris d’enfants (ceux de Bob Ezrin auxquels il avait fait croire que leur maman était partie) qui déchirent les enceintes et plongent Fourvière dans une ambiance violemment glauque.
Les choses ne s’améliorent pas avec la tragédie The Bed durant laquelle Lou Reed montre toute l’étendue de ses talents de poète live. Exceptionnellement, le chœur d’enfants semble de trop. Mais l’émotion à vif est là, tandis que Lou Reed évoque l’étrange sensation que ressent Jim suite au suicide de Caroline.
Il est maintenant l’heure de conclure la boucle avec Sad Song. Version fleuve. Un descente en enfer dantesque entre la naïveté des choristes et la puissance de Steve Hunter. Et quand résonne la dernière phrase (Somebody else would have broken both of her arms) puis la dernière note de Berlin, on reste abasourdi et enchanté par la performance exceptionnelle à laquelle on vient d’assister.
Lou Reed remercie toute l’équipe avec un grand sourire (chose rare) et quitte le devant de la scène sous une ovation amplement méritée.

Quand le groupe revient quelques instants plus tard, on passe instantanément de l’autre côté du mur de Berlin. Steve Hunter démarre l’intro du Live Rock n’ Roll Animal, pour rapidement embrayer sur le riff de Sweet Jane. Même si ce n’est pas la chanson la plus emblématique du Velvet Underground, ce titre fait quand même écho à cette époque déterminante dans la carrière de Lou Reed. Gorgée d’électricité, l’histoire de Jack & Jane (autre duo de l’univers reedien) laisse petit à petit de la place aux violons puis à la voix de Katie Krykant, qui après avoir assuré une bonne partie des chœurs du concert (dignement assise au bord gauche de la scène), se lance dans un duo vocal avec le Old Bull Lee du rock. Une grande voix soul pour transformer le classique velvetien. Superbe.
Dans la foulée, c’est à Fernando Saunders (extraordinaire bassiste et vieux compère du patron) de s’emparer du micro pour démarrer Satellite Of Love. Après deux couplets tout en douceur, Lou Reed vient s’amuser ( !?) à le faire vocaliser. Ce grand moment de complicité conduit ensuite l’interprète original à reprendre la main au grand bonheur du public. La chanson connaît ensuite de nombreuses variations, grâce à la participation de Steve Hunter, puis des jeunes choristes. Un des très grands moments du concert. Une belle façon de revoir avec intelligence et humour (si, si !) un titre classique du répertoire.
Dans le même esprit, le concert se termine avec l’inévitable (mais assez rarement joué ces dernières années) Walk On The Wild Side. Comme dans le cas de Patti Smith, le public est ravi d’avoir droit au fameux tube. Les fans auraient préféré une vieillerie du genre Venus in Furs ou Heroin. Mais bon, il faut bien remercier les gens d’avoir avalé Berlin. Pas question pour autant de faire une version au millimètre. Non, Lou Reed va un peu malmener la chanson en y intégrant quelques accords nerveux, distillés selon son bon vouloir ici et là. Beau solo de saxophone librement adapté, et fabuleuse participation des fillettes pour fredonner la célèbre rengaine d’onomatopées. Le public est en transe quand la chanson prend fin. Ainsi, du haut du Théâtre Romain, des dizaines de coussins en mousse (fournis à l’entrée pour pallier au côté acéré des pierres antiques) s’envolent et viennent se fracasser sur les têtes des premiers rangs. Lou Reed, moitié surpris – moitié amusé, adresse un dernier mot à la foule en liesse : We Love You Too.

C’est la fin des Nuits New York Mais les lumières de Gotham sont toujours dans les yeux des spectateurs. Chacun rentre dans son quartier, vers Manhattan-Bellecour, vers Central Park-Tête d’Or, vers le Bronx de Croix Rousse, vers le Queens de Vaise, ou vers Brooklyn Part-Dieu… Et il n’aura même pas plu.

Albums incontournables :

---Patti Smith, Horses (1975)
---Lou Reed, Berlin (1973)


www.nuitsdefourviere.org
www.pattismith.net
www.loureed.org

auteur : Youri Khan - yourikhan77(at)yahoo.fr
chronique publiée le 04/07/2007

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