27/04/2017  |  4796 chroniques, 159 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 25/04/2017 à 17:16:33
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Le Dernier Cri
« Vomir des yeux »





Depuis 1993, les éditions Le Dernier Cri bavent tout plein de sales dessins à la fois beaux pour les uns, moches et vulgaires pour les autres. Imprimés en sérigraphie et à tirages limités, les magnifiques livres du Dernier Cri dégoulinent de couleurs éclatantes, sales et tachent bien les doigts qui sentent l’encre noire. Les artistes Pakito Bolino et Caroline Sury sont les fondateurs et activistes de cette jungle à images à faire vomir les yeux. Fans d’art brut, de musique punk noise et HC, de BD et cinéma underground et de la cultures déviantes, Pakito et Caroline ont publié une trentaine d’artistes du monde (Valium, Fredox, Y5/P5, Keiichi Ohta, Blanquet, Mike Diana, Poincelet...), soit une centaine de livres et recueils. Sans oublier le fanzine à parution irrégulière Hôpital Brut, les expos qui ne passent pas inaperçues et le film « Religions Sauvages », aux images violentes, rapides et explosives.
Rencontre avec le passionné, le furieux, l’énervé Pakito Bolino.

Racontez-moi l’historique du Dernier Cri, dans quelles circonstances s’est monté le projet ?
1- En 1993 à Paris après des années à courir après des éditeurs qui n’existaient pas ou plus.
2- Une scène graphique qui gravitait autour de la librairie Un Regard Moderne.
3- Une scène bruitale qui s’agitait dans différents lieux improbables et un manque cruel de supports pour réunir le tout.
Ce qui se passe par exemple avec Load Record, Paper Rodeo, relève du même phénomène d’ « art total » et de la nécessité pour les artistes de produire eux- mêmes leur travail, c’est la seule solution dans ce début de siècle mal barré. On répétait au Caes à Ris Orangis avec un reste de La Mâchoire (groupe noise). Il y avait un atelier de sérigraphie sous-utilisé, on l'a remis en route. Tout les 2 mois je rassemblais l’énergie et les dessins de ceux qui voulaient bien plonger dans un collectif et Le Dernier Cri est né comme ça, naturellement. C’était le nom de ce bordel graphique sur papier kraft vomi dans un squatt de banlieue et déjà pas réalisé sur Paris. Puis on a commencé à publier des monographies de certains auteurs et c’est comme ça qu’on s’est retrouvés éditeurs, esclaves du Dernier Cri.

Pour les gens qui ne vous connaissent pas, une petite description de votre démarche et de votre catalogue ?
Le mot démarche et catalogue s’appliquent difficilement au Dernier Cri car tout repose sur les rencontres ou les envies. Il y a des semblant de collections qui dégénèrent d’elles-mêmes au bout de quelques temps, comme tout le reste. Une prédisposition au graphisme « déviant », dégénéré, dans le sens primordial du terme.

La mort, le sexe, les religions, le médical, sont très présents dans vos publications. Qu’est-ce qui vous stimule dans ces domaines ?
Qu’ y-a-t-il d’autre autour de nous ???

Tintin et Mickey sont-ils vos pires ennemis ?
Quand ils baisent ensemble dans des parcs à thèmes, mais nos pires ennemis sont ceux qui les vendent en masse écrasante. Mais il y en a plein d'autres, hahahah...

Depuis vos premiers travaux, qu’est-ce qui a changé dans le fonctionnement du Dernier Cri ? Y a t-il des artistes que vous publiez aujourd’hui et qui seraient passés à la trappe il y a 10 ans ?
Pour les artistes c’est possible, quoique la plupart sont encore au bord du gouffre, comme on me l’a dit une fois dans la capitale culturelle « Vous êtes au bord de la chute », et ça remonte à 7 ans. Le fonctionnement est presque le même, c’est juste le matériel et le nombre de publications qui a empiré. Par contre au bout de 13 ans, on se retrouve à deux, moi et Caroline Sury, a essayer de maîtriser la bête.

Vous avez du recevoir des milliers de dessins. Avez-vous eu des conflits avec les gens que vous n’avez pas publiés, pour une raison ou une autre ?
On ne reçoit pas des milliers de dessins mais presque, et les conflits c’est plutôt avec des gens que l’on a déjà publiés et qui se vautrent ailleurs, mais c’est toujours comme ça. Idem dans le milieu de la musique. Le petit label indépendant sert juste à prendre les risques que les plus gros digèrent après.

C’est quoi un mauvais dessin pour vous ? Et un très bon dessin ?
Un mauvais dessin est un stéréotype dans lesquels on ne sent pas l’auteur. Surtout un trait qui ne provoque rien, de la ligne mensongère, du tape-à-l’œil ou juste des effets de mode qui ne durent jamais. Un très bon dessin c’est tout l’inverse de ça. C’est pourquoi je continue à apprécier le vrai art brut comme les travaux des artistes internés à Gugging (hôpital en Suisse), plus que jamais.

Tous les styles de dessins sont-ils permis dans le Dernier Cri ?
Bien sûr, à partir du moment où l'on ressent quelque chose à la découverte d’un auteur, même si on a fait de nombreuses erreurs dans notre « ligne éditoriale ». Mais c’est l’avantage d’une maison d’édition artisanale.

A ce jour quel est le dessin le plus trash que vous ayez publié ?
C’est une question de goût. Pour certaines personnes ça peut être du Fredox, pour d’autres les images à Stu Mead et pour moi mes dessins sales ou les livres stupides des frères KK. En tout cas ils méritent tous de finir dans la poubelle du Dernier Cri.

Sur quel dessin exposé en galerie/en public, les gens ont-ils réagi le plus violemment?
Là encore ça dépend du pays ou des lieux où le travail est exhibé. En Bavière, par exemple, dans la petite ville où Adolf a écrit son petit livre noir, ils n’ont pas du tout apprécié les images où le sexe et la violence étaient mêlés, donc interdites au moins de 18 ans. Et tous les pervers en culotte de cuir et chapeau à plumes débarquent : « Pas très excitant tout ça ! Où est le sexe ? C’est mal dessiné. » Mais c’était dans le cadre d’un festival de la jeunesse, et au final dans les journaux locaux un débat hystero sur « Doit-on tout montrer dans une petite ville, même avec cette interdiction » . La vraie chasse aux sorcières !!!!

Avez vous eu des problèmes avec la censure, les institutions ? Sarkozy Président de la République française, cela va-t-il compliquer vos moyens de diffusion ?
Je crois que l’ordre moral fait son retour avec la parano entretenue par les pouvoirs et tout le reste, donc logiquement on aurait du arrêter de produire ce genre de choses depuis longtemps. Je ne m’attends pas au meilleur pour les années à venir car la censure est beaucoup plus insidieuse maintenant. Tout peut arriver à n’importe quel moment. Tout dépend entre qui passent les livres. On s’est bien fait confisquer et brûler des livres à la frontière suisse sous prétexte de pornographie illégale, tout en faisant deux expos assez importantes dans ce drôle de pays. Pour ce qui est de notre distribution, ça ne changera pas grand chose, à part si la Poste contrôle le contenu des paquets. Et elle est tellement artisanale notre méga-distribution...

Vous avez fait de nombreuses expos à travers le monde, et c’est seulement aujourd’hui, au bout de 10 ans, que vous faites une expo à Paris. La raison ?
Demande aux Parisiens ! Peut-être que cette ville et ses élites culturelles ne sont pas encore capables de regarder ce qui se passe hors de leurs murs ??? En tout cas dans leur propre pays. Ou sinon on nous fait payer le fait d’avoir quitté le navire mais je pense que ça aussi c’est toujours un cercle vicieux.

Sur ces 10 ans, les points et étapes marquantes du Dernier Cri ?
- LDC sur Paris-Orangis ;
- LDC sur Mars Eyes ;
- LDC sur Canal « pute » + dans l’émission « L’œil du cyclone » ;
- LDC en Finlande, Suisse, Bruxelles Nova, Extrapool Holland, Amsterdam Robodock, Montreal , Berlin Neurotitan, Madrid, 3 fois en Suisse, Italie, amerikkk Los Angeles, London Horese Hospital, Lisbonne, Slovénie stripburger, fanzino-Poitier, Agoul«merde » et tout le reste avec la Bolivie bien sûr et toujours des expos à l’arrache et quelques live sur le dernier film autoproduit « Religions Sauvages ».

Quelle est la musique à écouter pour lires vos publications ?
Toutes les musiques viscérales, psychotiques, énervées, primitives, hystériques, rampantes, gluantes, humaines et dérangées comme tout ce qui fait tâche dans le décor.

Vous êtes aussi artistes graphistes, vous publiez vos dessins et faites des expos. Votre travail/esprit est-il compatible avec le marché de l’art et les galeries, notamment vis à vis des prix qui y sont pratiqués ?
C’est une question à poser au marché de l’art qui n’est juste qu’une boursicoteuse incestueuse ou un fossoyeur avide d’arracher les dents en or de votre cadavre. Toujours la même histoire. Par contre les prix pratiqués par Le Dernier Cri vont à l’encontre de cette merde, même si souvent on nous reproche le contraire. En attendant tout travail et vente sont compatibles avec ce milieu si on est prêts à en payer le prix. Tout se vend là-dedans et surtout le plus cher possible.

Quels sont les artistes qui comptent pour vous, tous styles et arts confondus ? Avez-vous vu l’expo de Joe Coleman au Palais de Tokyo ?
La plupart des artistes du Dernier Cri , les vrais arts bruitistes, la scène japonaise des années 80, Garo, l’art primitif, l’expressionnisme pas abstrait, l’art populaire viscéral mais là on ne connait jamais les auteurs, le monde de l’édition souterraine mondialisé et ça depuis 20 ans, et plein d’autres. Pour Joe Coleman, je ne vais jamais au Palais de Tokyo, fausse friche aux murs bruts, mais par contre j’ai vu deux de ses toiles dans le bureau d’un producteur porno suisse et ça, c’était très « Dernier Cri ».

Le nom « Le Dernier Cri » est-il un clin d’œil au « Cri » de Munch ?
Entre autres. C’est aussi un jeu de mots sur la vacuité du dernier cri de la mode et surtout le dernier cri avant la mort. Tout cela va ensemble. Et un cri ça fait toujours du bruit.

Message ou autre à rajouter à faire passer ?
Attention !!! En ce moment Le Dernier Cri imprime sa propre monnaie, certaines productions ne seront donc accessibles qu’à ceux qui auront acheté notre argent au préalable. Ca, c’est du vrai libéralisme sauvage !



Le Dernier Cri n’est pas cool
Le Dernier Cri n’est pas branché
Le Dernier Cri n’est pas à la mode
Le Dernier Cri n’est pas en devanture des têtes de gondoles dans les temples de la consommation culturelle
Le Dernier Cri n’est pas mis en vedette dans les salons où le public est traité comme du bétail
Le Dernier Cri n’est pas de la Bédé Indé
Le Dernier Cri ne se drape pas dans son mépris pour susciter votre idolâtrie
Le Dernier Cri ne vous sert pas des recettes éculées de soupe déshydratée dans des assiettes en plastique qu’il vous fait passer pour « originales » et « sincères »
Le Dernier Cri ne vous prend pas par la main pour mieux vous précipiter à coup de pieds dans le fion dans son parc d’attraction concentrationnaire attrape-gogo
Le Dernier Cri est une malformation médiatique
Le Dernier Cri ne vous flatte pas
Le Dernier Cri est l'âme du vilain petit canard
Le Dernier Cri est une machine de travail irrascible
Le Dernier Cri est un lieu de reproduction loboto
Le Dernier Cri est une dépression organike dans le milieu de la consommation culturicide
Le Dernier Cri digère les taches et la saleté
Le Dernier Cri est le domaine des schizophrènes compulsifs et autres maniaques grossiers
Le Dernier Cri est une emphase sur l'extrémité du meurtre grafike
Le Dernier Cri est l'ultime médecine au jus d'humain inadaptable
Le Dernier Cri résiste depuis 11 ans
Le Dernier Cri est en guerre
Le Dernier Cri est artisan d'immonde
Le Dernier Cri frappe sur tous les fronts
Le Dernier Cri utilise la violence verbale
Le Dernier Cri fait des livres piégés
Le Dernier Cri répand des images incendiaires
Le Dernier Cri fait du bruit qui vous nettoie les tympans
Le Dernier Cri est une machine de reproduction branchée sur une pédale fuzz détrakée
Le Dernier Cri produit des films qui vous explosent la rétine.

Pour plus d'infos : www.lederniercri.org

auteur : Paskal Larsen - pjulou@free.fr
interview publiée le 23/06/2007

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