25/03/2017  |  4778 chroniques, 159 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 25/03/2017 à 12:56:51
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Bruno Montpied: Explorateur des jardins anarchiques - Partie 1

Paris
Mars 2011

Cela fait plus de 30 ans, que Bruno Montpied a pris la clé des champs pour partir à la découverte d’ « inspirés du bord des routes » (titre du livre de Jacques Verroust édité en 1978 aux éditions du Seuil) installés aux quatre coins de la France.

Pour exposer leurs œuvres « hors du commun », ces créateurs d’environnement singuliers, n’utilisent non pas les galeries ni les musées, mais leurs jardins et espaces de vies, pour le plaisir du regard des passants. Parmi les œuvres construites/créées les plus connues en France, on trouve le Palais idéal du facteur Cheval, la maison en mosaïque de Picassiette, les falaises sculptées de l’abbé Fouré, le manège de Petit Pierre, mais aussi la maison à vaisselle cassée de Robert Vasseur, le jardin de Fernand Chatelain.

Au début muni de sa caméra Super 8, puis d’un appareil photo argentique, et maintenant numérique, Bruno Montpied, tel un archiviste, apporte sa contribution à la mémoire de ces environnements éphémères. Depuis ses premières images « d’amateur », Bruno Montpied a transmis aussi son information, ses analyses et ses découvertes par l’écrit, sous formes d’articles dans diverses revues spécialisées (dont Création Franche, son fanzine l’Art Immédiat, Raw Vision, Artension ou maintenant Recoins et l’Or aux 13 Iles), dans des rencontres/débats avec le public et dans des festivals avec des projections de ses films et photos (en diaporama). Depuis 2005, ses recherches se déversent également sur son incontournable blog Le Poignard Subtil.

Au long de ses décennies de passions et de découvertes, il était étonnant que Bruno Montpied n’ait pas sorti un livre pour rassembler de façon vivante ses divers articles et recherches sur ces lieux insolites. A partir du 30 mars 2011, ce sera chose faite avec "L’Eloge des Jardins Anarchiques" qui paraît aux éditions de l’Insomniaque. Ce beau livre de 224 pages avec plus de 250 photos « montre les œuvres de ces inspirés qui n’ont d’autre prétention que de s’accomplir eux-mêmes en donnant forme à leurs rêves ». Et belle cerise sur le gâteau, à l’intérieur du livre, on trouvera le DVD du magnifique documentaire de Remy Ricordeau " Bricoleurs de Paradis "(coécrit avec Montpied). Un documentaire passé sur France 3 Normandie, France 3 Bretagne et France 3 Pays de Loire (de même qu’il passera sur Planète le 1er août prochain).
En raison de cette belle actualité, il était nécessaire de rencontrer Bruno Montpied.

A travers cette longue et intéressante interview, Bruno Montpied revient sur son parcours, nous parle bien sûr des environnements, mais aussi de poésie, de surréalisme, de son travail d’artiste en peinture (il a fait de nombreuses expositions, et ses peintures font partie de la collection de la Création Francheà Bègles).
Laissez-vous porter par ce passionné de créateurs « d’environnements inattendus »
.

Dans quelle circonstance (et à quel âge) as-tu découvert les habitants-paysagistes? Quel a été le déclic pour que ces lieux deviennent ta passion ?
Il n’y a pas de moment très précis pour le début de mon intérêt. Cela s’est fait par enchaînements d’engouements successifs qui avaient tous des liens entre eux.
Je me suis intéressé d’abord à partir de mes 17 ans à la poésie, à Rimbaud, Verlaine, puis par la suite j’ai fait des études de lettres. Cela m’a amené à fréquenter un lycée, où mes condisciples en hypokhâgne étaient très politisés (cela se situe dans l’après 68, où il y avait une grosse politisation de la jeunesse). Toutes sortes d’idéologies se brassaient dans ces lieux. Au programme, en lettres sup’, il y avait l’étude du Nadja d’André Breton. J’ai alors découvert avec passion le surréalisme en 1973-1974.
Je ne savais pas trop à quel métier ou à quelle carrière j’allais me destiner. Il y avait un très fort vent d’utopie dans ces années-là. On aspirait à un vague bouleversement de la société où la poésie tiendrait le haut du pavé. Cette réalisation de la poésie, je la cherchais dans la vie quotidienne. Ma rencontre avec des amis qui étaient très marqués par les théories situationnistes m’a amené à me passionner pour l’utopie d’une vie fusionnant avec l’art, la poésie, l’inspiration. Je m’intéressai aussi beaucoup à Cobra qui défendait l’art populaire, tout en cherchant à se démarquer du surréalisme parisien (ce que je ne souhaitais pas personnellement, le surréalisme restant à mes yeux le grand mouvement émancipateur du XXe siècle, et puis, je venais de le découvrir !).
Je me souviens avoir été passablement frappé dans ces mêmes années (vers 1975) par le projet de création totale en trois dimensions, dite du « Monstre », que Raymond Moretti – artiste que par la suite je rejetai, en raison d’un graphisme que je jugeai assez faible et presque kitsch – avait installée dans une immense cave en béton dans un sous-sol du quartier de La Défense. Je trouvai l’idée géniale. Je n’ai jamais réentendu parler de ce projet de Moretti, je ne sais ce qu’il est devenu.
Cela eut une certaine influence sur un projet de création collective à trois que nous entreprîmes, Jacques Burtin, Vincent Gille et moi, lors d’un week-end à la campagne chez le deuxième. Nous nous lançâmes dans un tableau en relief de la forme d’un triangle équilatéral (l’œuvre n’eut jamais d’autre titre que ce mot de « Triangle » je crois). Nous avons démarré chacun en partant d’un des trois angles. Nous ne nous étions donnés aucune règle, chacun était libre d’expérimenter plastiquement comme il l’entendait. Nous avons progressé vers le centre du triangle pour rencontrer comme dans un cadavre exquis les interventions des deux autres, en essayant de mêler autant que faire se peut nos graphismes et autres gestes picturaux, collages, etc. Le résultat fut fort hybride, tenant autant de la maquette de paysage abstrait que d’un tableau. Il fut par la suite détruit, et il ne reste de lui qu’un film en Super 8. L’entreprise tenait à la fois du désir de créer un paysage inventé miniature et du tableau collectif.
L’intérêt que je portais au surréalisme, aux actions et aux théories situationnistes, à Cobra, s’est allié à partir de 1976-1977, après une agitation manquée dans le cadre de la Fac de Nanterre (où nous avions mené une grève particulièrement longue) en 1976, au désir de me mettre pourquoi pas, moi aussi, au dessin automatique. C’est ce que le surréalisme prône, n’est-ce pas, que tout un chacun sans hiérarchie aucune se mette à s’exprimer par les moyens qui lui plaisent. 1976 fut aussi l’année où je suis allé voir des expositions au Grand Palais qui m’ont grandement impressionné, une sur Picabia, puis une sur Max Ernst ; j’avais visité un peu avant au Palais des Papes en Avignon, une expo de nombreux tableaux de Picasso qui m’avait particulièrement frappé. Je crois bien que cette exposition de peintures fut la première que je vis.
Influencé par la peinture gestuelle, je me mis à produire dans le même temps des peintures dans le style de Cobra, étant profondément admiratif du peintre danois Asger Jorn (je partis en voyage au Danemark même en 1979 pour visiter les musées, dont celui de Jorn à Silkeborg où se trouvait une immense fresque de Dubuffet ; je visitai ainsi le lycée d’Aarhus où Jorn a installé une immense fresque murale en céramique, confectionnée avec d’autres créateurs à Albisola, fresque qui m’impressionna profondément). Je découvris de fil en aiguille Dubuffet, qui faisait Cobra presque à lui seul en France, puis l’art brut, par les fascicules que l’on trouvait difficilement à Paris, dans une seule librairie, celle d’Artcurial, dans le quartier ultra-chic des Champs-Elysées.
Par l’art brut, je suis arrivé aux inspirés du bord des routes.

Ces derniers m’ont toujours paru incarner le projet utopique d’une réalisation démocratique de l’art dans la vie quotidienne (c’est-à-dire pratiqué par tout un chacun et non pas par une élite artistique séparée) davantage que les créateurs de l’art brut, qui sont toujours menacés d’être facilement absorbés par le marché de l’art toujours friand de marchandises fraîches.
Je partis très vite voir in situ les environnements les plus connus. N’ayant pas d’appareil photo, j’avais tout de même une caméra Super 8 qui me servait à fixer des images de mes visites à ces lieux. J’allais voir le Palais idéal du facteur Cheval, la maison en mosaïque de Picassiette, les rochers sculptés par l’abbé Fouré à Rothéneuf, puis aussi les environnements de Robert Tatin et de Chomo. Je relativisai par la suite ces deux derniers, en raison de leurs influences artistiques assez évidentes du côté de l’art moderne (Chomo) ou des arts premiers (Tatin), tandis que Picassiette, Cheval ou Fouré, même s’ils sont admiratifs devant certaines oeuvres de l’art savant (la cathédrale de Chartres par exemple pour Picassiette), restent candides dans leur style, comme s’ils avaient gardé un don d’enfance préservée en eux.
Je résolus au fil des années d’aller voir avant tout des habitants-paysagistes d’origine populaire, comme Besse, Billy, Lellouche, Guitet, Gabriel Albert, plus purement inspirés à mon goût que les environnementalistes plus artistes tels Linard, Tatin, Warminski, Raoult, etc. De plus, les populaires étaient généralement sous-traités dans les articles de presse ou dans les livres qui parlaient d’eux.

Raymond Guitet, Les conseils des sages, il faut tout voir, tout entendre et ne rien dire, © photo Bruno Montpied, 1991

Qu’est ce qui te touche tout particulièrement chez ces créateurs?
Le fait de dresser à l’air libre des œuvres, des décors, des théâtres de verdure insolites, créant ainsi des paysages, des environnements inattendus, surprenants, qui nous déroutent, nous arrachent tout à coup à la monotonie et à la pauvreté imaginative de nos vies ordinaires. Que cela soit fait par des non artistes, des autodidactes qui n’ont demandé de permission à personne, je trouve ça remarquable, c’est un vrai coup de force. « On fait ce qu’on veut dans son jardin » comme me répond Mme Darcel dans le film de Remy Ricordeau. Jardins d’Eden, petits paradis bricolés à la maison, pour vivre au sein de l’inspiration, à partir de rien, avec des matériaux à portée de main pris dans l’environnement immédiat. C’est de l’art et ça n’en est pas. Il n’y a pas de vénalité dans ces démarches, juste le plaisir de façonner un décor à sa guise. Cela sert de leçon à tous ceux qui jouent à être des artistes, des cabotins qui aiment parader sur les planches et qui très souvent sont bien moins inspirés que ces autodidactes inconnus.

Pierre Darcel, Statue de la Liberté, © ph BM 2010

Parmi toutes tes rencontres, quelles sont celles qui t’ont apporté le plus sur le plan humain ? Pour toi, les rencontres/lieux les + insolites/originaux ?
Le site le plus beau, le plus fort est pour moi celui des rochers sculptés de l’abbé Fouré à Rothéneuf (c’est d’ailleurs pour ça que je fais des recherches dessus depuis plus de vingt ans, voir mon dossier dans la revue L’Or aux 13 îles n°1). J’aime entre tous les sites où les créateurs ont utilisé la matière même créée par la nature, roches tourmentées ou troncs torturés par le temps, l’usure. Les souches et branches assemblées et habillées par André Morvan dans le Morbihan m’ont fait une forte impression de ce point de vue.

Rochers sculptés de Rothéneuf, état 2010, des bêtes anthropomorphisées ©Ph BM

Bien sûr, le Palais idéal est peut-être le monument le plus extraordinaire sous le rapport du mélange architecture et sculpture (on a peu d’architectures en France, mais plutôt des jardins paysagers, des parcs de sculptures). J’aime aussi Picassiette, la ferme d’Arthur Vanabelle (le bonhomme m’est fort sympathique), les sites disparus de Raymond Guitet et de Marcel Landreau. Le jardin à Mantes-la-Jolie de ce dernier était sans doute l’un des joyaux des environnements singuliers. Là aussi, cela tient au fait que les éléments de base des statues étaient des pierres naturelles aux formes déjà suggestives par elles-mêmes. C’était des silex que Landreau avait assemblés de façon arcimboldesque pour leur faire figurer des êtres humains et des animaux groupés en saynètes. Il ne s’était pas arrêté à cela, il les avait par surcroît animés et sonorisés !
De plus, avec Landreau, que l’on m’avait annoncé de caractère peu accommodant, on sympathisa rapidement, on but dans son jardin un bon coup de cidre produit dans sa région. J’en garde un excellent souvenir et je regrette évidemment terriblement sa disparition et celle de son jardin merveilleux. Certaine statues sont réapparues récemment. Elles me paraissent curieusement trop proprettes comme si elles avaient subi un lifting qui les rend moins brutes.
J’ai particulièrement aimé aussi découvrir le jardin de Martial Besse à Bournel prés de Villeréal dans le Lot-et-Garonne, en raison de son aspect fortement imaginatif, presque surréaliste, avec ses références à la mythologie grecque (harpies, sirènes).
J’aime également beaucoup les sculptures magnifiques de stylisation de François Michaud dans la Creuse. Sur le plan humain, c’est d’ailleurs ce dernier site, splendide hameau à l’écart de tout, dans un écrin de verdure secret, qui m’a apporté les rencontres parmi les plus cordiales et les plus stimulantes socialement et intellectuellement parlant que j’ai jamais connues.

François Michaud, statues (une femme nue et Napoléon) devant sa deuxième maison à Masgot (Creuse), vers 1850-1860, © ph BM, 1988

A fin du mois tu publies le livre « Eloge des Jardins Anarchiques » et tu as participé au documentaire « Bricoleurs de Paradis ». Tu peux nous présenter ces deux travaux, l’angle sous lequel tu as abordé/présenté ses environnements ? Et quel angle tu voulais éviter pour ne pas faire une redite en rapport aux autres livres/docs déjà édités sur le sujet ?
Le film est un projet et un travail à deux au départ (Remy Ricordeau et moi). J’ai choisi la plupart des sites, choisis en fonction de ce qui existe actuellement avec des créateurs encore actifs (en fonction des régions aussi, parce que Fance 3 Normandie, France 3 Ouest, et France 3 Nord étant partie prenante du financement, on devait trouver des créateurs dans les régions couvertes par ces chaînes ; le hasard a bien fait les choses, venaient d’apparaître ces derniers temps des nouveaux sites dans ces régions ; Remy, gagné par le virus de la recherche, trouva de nouveaux sites lui aussi, ceux d’Alexis Le Breton, et les rochers gravés de Batz – ces derniers ne restant pas au montage final).
Certains ont été découverts « en direct » pendant le tournage, qui s’est effectué en juin et juillet 2010 (Alexis Le Breton, dont on avait la connaissance depuis 2009 mais qu’on n’avait pas visité en repérage, et la maison de Madame C.). On s’était donné comme but de pouvoir enregistrer le plus spontanément possible, malgré les contraintes techniques, le phénomène de la découverte, malgré tous les aléas qui pourraient se produire. Tout se passa merveilleusement, sans la moindre anicroche, comme si le hasard jouait pour nous. L’ouverture de la maison de Madame C. se fit en direct, sans la moindre répétition au préalable. Au fur et à mesure de la visite, je m’aperçus progressivement, en menant l’interview, que Monsieur C. était en fait complètement sourd, et qu’il répondait à mes premières questions au jugé, peut-être aussi en lisant sur mes lèvres. Dans la suite, je rédigeai rapidement mes questions sur un carnet que je lui soumis à chaque fois. L’image ne le montre pas dans le film.
L’idée du film, comme pour le livre, était de se concentrer sur des sites faits par des autodidactes d’origine ouvrière, paysanne ou issus des milieux d’artisans. Parce que selon moi, le fait de créer, alors qu’on n’a aucune expérience ou pratique de l’art avant la mise à la retraite (les créateurs sont des retraités dans leur écrasante majorité), révèle des substrats culturels, et des styles, bien différents de ceux qui président aux expressions artistiques habituelles. De plus, cela met l’accent sur l’aspect profondément démocratique de ces pratiques. Comme si l’utopie d’un art mêlé à la vie quotidienne était actée par ces hommes du commun, de façon toute involontaire et inconsciente bien entendu.
Le film tient donc un discours, commente les sites vers lesquels nous voyagions (le film se veut un peu comme un road-movie à la poursuite des mystérieux dadas des retraités inspirés des bords de route), à la différence des documentaires déjà faits sur le sujet, où souvent, dans un genre de cinéma direct (je pense aux films des Prévost notamment), on laisse les créateurs parler, sans jamais donner les questions qui ont été posées et sans mettre de commentaire (d’ailleurs, après l’avant-première, Clovis Prévost, que j’avais invité, me dit qu’on aurait pu se passer des commentaires ; il était en cela cohérent avec sa démarche habituelle, ce que je lui rétorquai, en lui disant gentiment que j’avais souhaité dans ce film nous démarquer de lui, faire autre chose, ne pas répéter). Cela ne m’empêche nullement par ailleurs d’admirer le travail fourni par les Prévost dans la révélation de nombreux sites. Du reste, ils m’ont fait le grand honneur de me confier une photo inédite (sur Monsieur G. ) en guise de préface à mon livre.

Couverture dépliée du livre Eloge des Jardins Anarchiques

Ce dernier rassemble des articles anciens et nouveaux. Il y a des petites monographies sur des créateurs actuels et d’autres sur des plus anciens (il y avait deux parties au départ dans le livre, que l’éditeur n’a pas souhaité matérialiser au final).
Il est de tonalité très littéraire en de nombreux points, c’est un moyen de prolonger par un écho sensible et créatif les impressions ressenties devant les environnements naïfs et leur poésie. Je suis d’accord en cela avec la philosophie partout affichée dans un musée comme celui de Laduz (d’art populaire rural), créé justement par des artistes, les Humbert (parents et enfants) et leur collaboratrice Marie-José Drogou à partir des années 1980. Leurs présentations des œuvres populaires restent toujours plus poétiques que rigoureusement scientifiques. Du coup, le visiteur est davantage éveillé à l’intérêt des objets exposés, par l’appel à leur propre sensibilité. J’en ai gardé la leçon.
Cela dit, il n’est pas question non plus d’abandonner tout raisonnement et toute perspective scientifique, il n’est pas interdit d’écrire en s’inspirant de certaines pratiques ethnologiques ou sociologiques.
La question de la conservation ou non de ces créations, connectée à la caractéristique de ces sites qui est d’être le plus souvent éphémères (à quelques exceptions prés), non pensés en fonction de la postérité et d’une quelconque pérennité (à la différence de l’art au sens classique), cette question est au cœur du livre et du film.
Le livre prolonge, explicite, donne plus d’informations sur les créateurs que dans le film (il y a une trentaine de sites traités dans le livre contre une dizaine dans Les bricoleurs de paradis). Il donne aussi des aperçus d’ordre historique avec la réédition de mon texte sur François Michaud que j’avais publié au début des années 1990, cf. Masgot, L’oeuvre énigmatique de François Michaud, aux éditions Lucien Souny).
Le film n’a pas de volonté monographique lui. Il porte une opinion politique, une vision sociologique. Cette volonté subjective de commenter, de réfléchir à voix haute sur les sites rencontrés (très variés, et d’ailleurs, je suis assez fier de l’hétérogénéité, et de l’unité en même temps, du panel choisi) font la marque distinctive du film.

Tu es Parisien, tu viens de la ville. Ton rapport/contact avec ces « gens modestes » de la France rurale est-il facile à établir ? Ils arrivent facilement à se confier à toi l’inconnu/homme de la ville? Ton métier est lié à l’éducation (animateur), cela t’aide pour savoir comment prendre contact avec eux, trouver l’angle pour sympathiser ?
Au début, quand j’ai commencé, il y a trente ans, j’étais à dire vrai assez mal à l’aise. Je ne cherchais pas spécialement à rencontrer les auteurs. Je voulais surtout faire de belles prises de vue, accumuler de la mémoire sur des sites que je trouvais aussi miraculeux que précaires.
En prenant de l’âge, je me suis beaucoup plus décontracté. Je me suis aussi aperçu que les créateurs étaient des gens plutôt accueillants, hospitaliers, et qui au fond étaient assez curieux des personnes qui s’arrêtaient pour venir les voir, pris à l’hameçon de leurs réalisations. Ces dernières fonctionnent un peu comme des enseignes. Je me suis pratiquement toujours bien entendu avec les créateurs rencontrés (au fond, nous sommes très proches, eux et moi). Ma position a toujours été de faire une station assez longue devant les jardins, d’attendre pour faire des photos, d’en faire si personne ne se montrait (avec l’arrière-pensée de les garder pour moi jusqu’au jour où j’aurais l’autorisation de les publier ; quoiqu’au début ce genre de problème ne m’ait pas beaucoup effleuré l’esprit, je dois l’avouer), parce que je m’étais aperçu que les habitants, lorsqu’ils voulaient se montrer, le faisaient au bout d’un certain temps donné. Ils attendaient de voir si j’étais vraiment intéressé, ma longue station devant le jardin les renseignant à ce sujet. Quand j’apercevais un visage derrière une vitre, un mouvement, je faisais signe pour demander à faire des photos, et pour essayer de converser.
Ma profession m’a peut-être aidé à parler avec ces inconnus, c’est possible, car c’est un métier où l’on doit énormément dialoguer. Mais peut-être est-ce aussi parce qu’une bonne part du public en question est de nature enfantine que j’ai pu établir des relations privilégiées avec ces autres grands enfants de bords de routes.
Je pense aussi qu’étant un citadin, issu d’une famille déracinée de son milieu campagnard d’origine (mon grand-père paternel était instituteur dans un petit village de campagne du Bourbonnais, à la lisière avec l’Auvergne ; à signaler qu’il avait entretenu une petite correspondance avec l’écrivain paysan Emile Guillaumin, ce qui présente tout de même à mes yeux une filiation avec ma passion des créateurs issus des milieux populaires), et ayant passé mes vacances, lorsque j’étais môme, dans ce milieu rural d’où venait mon père (ma mère était issue d’une bourgeoisie commerçante de petite bourgade du Mâconnais), je possède une sorte de regret chevillé en moi de n’avoir pas mieux connu en profondeur et plus réellement le monde rural que j’ai du coup tendance à mythifier quelque peu.

Pourquoi ces créateurs viennent en général d’un milieu modeste ?
Tous ne le sont pas, si on prend dans le tas les environnementalistes plus artistes (Tinguely, Niki de Saint-Phalle).
Et puis il faudrait s’entendre sur ce que tu appelles milieu modeste.
Pour créer dans un jardin, il faut tout de même être propriétaire de son terrain, de sa maison. Certes, les prix sont plus bas dans les régions éloignées des centres ville, mais tout de même, on ne peut pas être un gueux sans abri si l’on veut créer un décor insolite. Les clochards, quand ils se révèlent créatifs, ne peuvent guère aller plus loin que des œuvres en deux dimensions, ou au maximum en confectionnant des véhicules, ou des parures étonnantes (voir le cas de monsieur Poladian, ou celui, actuel, de Michel Godin des Mers à Paris). Tout cela pour dire qu’il faut préciser un peu ce que l’on appelle en l’occurrence un milieu modeste.
Une explication de l’origine modeste des créateurs serait certainement à trouver dans ce fait que pour ces créateurs le fait d’ériger des décors surprenants, anticonformistes, est un moyen de prendre une revanche sociale. On m’a retraité, retiré, du monde, je vais prouver que je suis encore bon à quelque grande entreprise. Il y a un goût de l’exploit chez ces gens-là, souvent par suite, aussi, d’une culture brochée sur le sport, toujours peu ou prou lié à la notion du record.
Il y a aussi parfois une réaction vis-à-vis de ce qui est perçu comme incompréhensible, abscons, ou snob dans l’art des musées. Au cours de nos interviews, Darcel et Vanabelle sans se connaître nous ont tous les deux émis une opinion semblable, à savoir que les œuvres des musées, c’est pas si formidable que ça, que si on mettait les leurs à la place, ça deviendrait plus vivant. Mais peut-être n’était-ce que la répétition d’une opinion formulée par quelque visiteur qui leur avait plu et qu’ils reprenaient ?

Arthur Vanabelle, la cour avec le tank, Base de la Menegatte, Steenwerck, © ph BM, 2008

Quelle est ta réflexion sur ce qui pousse un « homme du commun » à faire une œuvre « hors du commun » ?
Durant le film, je ne cesse de poser la question à ces hommes du commun si peu communs ! Sans recueillir forcément de réponse. Car ces gens n’ont pas la maîtrise du langage sur leur création, ont-ils seulement la volonté d’en avoir une du reste ? Arthur Vanabelle dans le film nous répond à un moment très clairement qu’il n’y a pas besoin d’un mot pour qualifier ce qu’il fait, à quoi ça sert, nous dit-il. Il a œuvré pour lui avant tout, comme les créateurs de l’art brut en général. Il est difficile, partant de là, de reconnaître les intentions, les motivations qui ont présidé à leur création. En général, ils parlent de l’ennui (Pierre Darcel dans le film), du désir de se distraire, d’épater aussi, d’embellir leur cadre de vie.
Il y a sûrement au départ un caractère particulier, une forte tête. Chaque créateur a une personnalité marquée (et un physique en accord avec). Ils aiment par-dessus tout ne pas faire comme tout le monde. Cela leur donne une respiration supplémentaire, du moins c’est ce que j’imagine, parce que je fonctionne comme ça moi aussi.

Pierre Darcel, portrait sous nuages noirs…, © ph BM, 2010

Parfois les patronymes sont en eux-mêmes déjà curieux. Léopold Truc, André Pailloux, Arthur Vanabelle, Bohdan Litnianski (Ukrainien déplacé dans un pays étranger, la France), Ludovic Montégudet, Ferdinand Cheval, Adofe-Julien Fouré… Comme si ces noms les prédisposaient déjà à accomplir une destinée peu banale.
C’est le sentiment d’être prématurément enterrés par leur semblables au moment de la retraite, qui est vécue parfois comme un véritable traumatisme pour beaucoup de retraités, qui les pousse le plus souvent à émerger en créant quelque chose qui puisse attirer à nouveau l’attention sur eux.

Tu viens toi aussi d’une famille modeste ou d’une famille aisée et cultivée ?
J’ai un peu répondu à propos de mes grands-parents ci-dessus, qui eux étaient modestes (enfin, surtout du côté paternel qui est celui qui a le plus compté dans ma famille, ma mère ayant gardé très peu de relations avec sa propre famille). Ma mère ne travaillait cependant pas, mon père étant ingénieur, nous permettant de vivre à l’aise.
En revanche, la culture était largement absente à la maison. Même si mon père s’était abonné au Reader’s digest, et avec ma mère, lisait de nombreux romans sentimentaux (des médecins qui ont des histoires d’amour avec leurs infirmières). Il y avait une bibliothèque à la maison, que j’enviais à mes parents en tant qu’apparence, mais qui me barba rapidement au fur et à mesure que je commençais à la sonder.
Mon père n’aimait pas la musique, ni le cinéma, leur préférant le théâtre, le music-hall, les chansonniers ou le cirque. Ma mère ne s’intéressait pas à grand-chose au point de vue culturel. A part la cuisine, son grand truc, je n’ai jamais su ce qui l’intéressait vraiment dans ce bas monde.
Elle m’a confié un jour avoir vu le Palais idéal du facteur Cheval (j’étais déjà passionné des environnements) au cours de je ne sais quelle excursion. Elle n’hésita pas à me dire qu’elle avait trouvé ça abominable ! J’étais consterné de m’apercevoir à quel point je me trouvais à des années-lumière d’elle pour ce qui relevait de nos goûts.

Suite de l'interview dans la Partie 2 , rubrique "Interviews/portraits"

( Ou mieux, cliquez ici:)

Eloge des Jardins Anarchiques de Bruno Montpied ( l’Insomniaque éditeur)
Inclus le DVD du documentaire Bricoleurs de Paradis de Rémy Ricordeau écrit en collaboration avec Bruno Montpied



lepoignardsubtil.hautetfort.com


auteur : Paskal Larsen - pjulou@free.fr
interview publiée le 08/03/2011

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