25/04/2017  |  4794 chroniques, 159 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 24/04/2017 à 11:48:39
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Marc Hurtado: Décharge Poétique


Avril 2011

En 2010 Marc Hurtado du groupe Etant Donnés, a réalisé avec Alan Vega de Suicide un album coup de point signé Sniper. Hurtado aux machines, Vega à la voix pour le mariage du son le plus pertinent du moment. Sniper est destiné à être un album de référence en matière d’électro indus, tant ce disque est parfait. Sniper est un disque lumineux qui trouvera une belle place aux côtés des Autobahn (Kraftwerk), The Voice Of America (Cabaret Voltaire), Horse Rotorvator (Coil), Kollaps (Einsturzende Neubauten), D.O.A. : The Third and Final Report (Throbbing Gristle).
Artiste de tout bord (musique, photo, cinéma, performance) Marc Hurtado répond à nos questions.

Tu peux nous raconter l’origine, l’historique de l’album Sniper ?
Durant l’été 2009, j’ai réalisé le film The Infinite Mercy Film consacré aux sculptures lumineuses et à l’œuvre plastique d’Alan Vega lors de la rétrospective Infinite Mercy qui lui était consacrée au MAC de Lyon. Cette collaboration m’a donné envie de faire un nouveau disque avec lui et donner, en quelque sorte, une suite au disque Re-Up de Etant Donnés enregistré avec lui en 1999. Je lui ai proposé le soir de l’inauguration de la rétrospective de faire un disque ensemble et Alan m’a demandé de lui envoyer des titres. J’ai pris quelques mois pour les réaliser et à leur réception il m’a déclaré les avoir beaucoup aimé puis s’est immédiatement mis à écrire les textes pour les chansons.

Dans quelle circonstance as-tu rencontré Alan Vega ?
J’ai rencontré Alan Vega en 1989 à Göteborg en Suède, j’étais venu faire un concert d’Etant Donnés et le lendemain me suis rendu à un concert d’Alan Vega. Je lui avais donné le disque Aurore d’Etant Donnés et quelques mois plus tard nous nous sommes recroisé en France. Alan Vega m’a alors déclaré l’avoir écouté tout l’hiver et m’a proposé que nous travaillions ensemble. Ce que j’avais pris pour une blague de sa part à cette époque est devenu une réalité en 1999 sur Re-Up. Nous ne nous sommes jamais perdus de vue depuis, un lien de complicité et d’amitié nous a réunis pendant toutes ces années, souvent sur scène ou dans des projets de films.

Comment s’est construit /composé cet album avec Alan Vega ? Le rôle de chacun ?
J’ai enregistré toute la musique chez moi durant 8 mois, sans aucune directive de la part d’Alan Vega puis j’ai lui ai envoyé 13 titres au début de l’année 2010. Je n’avais aucune idée du nombre de morceaux que Alan Vega allait choisir pour chanter dessus. J’ai simplement essayé de me fondre dans son monde et créer une musique qui puisse coller au mieux à sa voix, à ses textes et à sa personnalité. Il a finalement choisi 11 titres sur lesquels il resentait vraiment l’envie de chanter. Il a pris plusieurs mois pour écrire les textes, par contre l’enregistrement de sa voix sur les titres a été réalisé à NY en seulement 3 nuits, en une seule prise à chaque fois, d’une façon, « live ». Je n’ai pas voulu aller à NY pendant l’enregistrement des voix, je pensais que si Alan était seul avec son ingénieur du son, il serait plus libre et détendu et Alan m’a confirmé qu’il a toujours préféré travailler seul sa voix, même pour les projets de Suicide. Quand j’ai reçu les voix, je n’ai rien eu à rajouter sur la musique, tous les mots et les sons s’entremêlaient parfaitement, d’une façon totalement magique.

L’album possède un son énorme, rempli de structures électro et indus. Tu peux nous parler de ton travail sur le son, ta façon de procéder.
J’essaye d’avoir un son très organique, une structure vivante la moins rigide possible, un son liquide, brulant comme un métal en fusion ou de la lave volcanique, c'est-à-dire qui possède en son cœur une sorte de mouvement dans le mouvement qui lui donne une instabilité constante anti métronomique.
La force du son doit être concentrée non pas dans la technique utilisée pour l’obtenir mais dans sa décharge poétique et son impact sonore et physique sur le corps de l’auditeur. Qu’il soit retenu ou lancé comme une bombe à la figure, le son doit être manipulé physiquement au moment de son élaboration, c’est la seule méthode que je connaisse pour essayer d’avoir un son réellement vivant en constante mutation.
Je n’utilise aucun ordinateur, ni multipiste mais travaille uniquement d’une façon « live » avec plusieurs lecteurs de cd sur lesquels sont enregistrées toutes mes boucles de sons électroniques ou naturels que je mixe en temps réel au moment de l’enregistrement. Cette méthode est longue et périlleuse car aucun son n’est réellement calé, tout dépend de ma rapidité et concentration au moment de l’exécution du mixage, mais la part de force magique, de grâce et de mystère est décuplée du fait de cette contrainte et de très légers décalages sonores presque inaudibles mais que l’on peut ressentir.

© photo Karim Gabou

Tu avais déjà travaillé avec Alan Vega pour ton groupe Etant Donnés sur l’album Re-Up. Tu peux nous parler de ton « admiration » envers lui? Que représente t-il pour toi ?
J’ai découvert Suicide en 1977 avec leur premier album, ce fut un choc extraordinaire de découvrir une musique si novatrice, intelligente et généreuse. Depuis, je n’ai jamais cessé d’admirer Alan Vega et Martin Rev, deux artistes d‘exceptions qui ont pour obsession de toujours avancer en se renouvelant sans cesse, sans aucun compromis.
Bruce Springsteen a dit d’Alan Vega : « Si Elvis reviendrai d’entre les morts il sonnerait comme Alan Vega » . Je pense que c’est très vrai car, quoi qu’il fasse, Alan Vega reste toujours dans la tradition des premiers artistes de rock n’ roll et de blues, dans sa forme la plus sauvage et minimale. Il a juste modernisé et restructuré ce type de musique pour la rendre actuelle et en adéquation avec le monde dans lequel nous vivons actuellement.
Alan Vega, que ce soit dans ses œuvres plastiques où il se sert d’objets récupérés dans la rue ou dans sa musique et ses textes, représente le plus fidèle reflet de NY et de l’Amérique en général, avec ses traumatismes les plus violents.

Martin Rev a-t-il écouté Sniper ? Si oui qu’en a-t-il pensé ? Tu aimerais faire un disque avec les 2 membres de Suicide?
Je ne sais pas si Martin Rev a aimé l’album mais par contre je sais que je n’ai jamais pensé travailler avec les deux à la fois car je n’oserai jamais m’infiltrer dans un duo si puissant et unique, sauf peut être pour leur demander des remixes, mais chacun de leur côté. De plus je pense que la musique minimale géniale de Martin Rev au sein de Suicide, ne doit pas être mélangée à celle d’un autre artiste. La grande force de Martin Rev est son absolutisme total, sa solitude devant le clavier, c’est là qu’il excelle.

Sur l’album Sniper et Re-Up, il y a aussi l’icone no-wave Lydia Lynch. Tu peux nous parler de sa collaboration au projet, comment tu l’as rencontré?
J’ai rencontré Lydia Lunch dans les années 90 grâce à Mark Cunningham, fondateur du groupe No Wave MARS. Ils sont d’ailleurs réunis sur le titre Sexodrone de l’album Re-Up. Lorsque j’ai reçu le texte et la voix d’Alan Vega pour le titre Sacrifice j’ai tout de suite eu envie de proposer à Lydia Lunch de chanter sur ce morceau pour en faire une deuxième version encore plus apocalyptique. Je savais que Lydia lunch et Alan Vega se connaissaient très bien depuis longtemps, mais n’avaient jamais travaillé ensemble. Ils furent immédiatement d’accord pour le projet d’un duo sur l’album.
Lydia Lunch vit depuis quelques années à Barcelone et c’est là bas qu’elle a enregistré sa voix, seule chez elle par une nuit de canicule. Sa voix s’est infiltrée comme un serpent dans la chanson et lui donne un ton encore plus universel, c’est une pièce maitresse de Sniper, le titre idéal pour conclure l’album sur une ouverture, en le catapultant directement dans l’espace.

Pour présenter l’album Sniper, tu as fait deux concerts (Paris et Caen). Ces deux lives étaient « je crois » différent. Tu peux nous en parler. Il vous a fallu beaucoup de répétitions pour préparer ses concerts ? Tout s’est bien déroulé? Content des prestations ?
Je n’ai jamais fait de répétition pour un concert et c’est aussi le cas pour Alan Vega. Nous avons juste fait une balance de quelques minutes ensemble et je lui ai donné l’ordre des titres à la dernière seconde. Nous avions juste parlé une seule fois des morceaux que nous allions jouer ensemble, au moment du tournage du clip de Saturn Drive Duplex en décembre à NY, à 2h du matin dans un bar désert, après quelques verres de vodka « assassins »… Alan Vega est entré sur scène et dans la musique à Paris comme porté par la foule et son enthousiasme communicatif, improvisant la plupart de ses paroles et de ses mélodies. Il ne fait jamais deux fois la même version d’un titre et chaque concert peut être très différent, celui de Paris fut une retrouvaille avec cette ville qu’il adore et nous étions nombreux à nous croiser sur scène avec Christophe et ses musiciens, Liz Lamere (la femme d’Alan Vega) et leur fils Dante. C’était une sorte de célébration très chaleureuse et énergique.
Le concert de Caen était très différent, beaucoup plus radicale et violent tant au niveau des lumières que du son. Nous étions seulement, Liz, Dante et moi sur scène derrière Alan et il était comme envouté par la musique, il a joué tous les titres sans s’arrêter, y compris une version très longue de Ghost Rider qui était normalement le rappel. Nous avons d’ailleurs improvisé un rappel sur le titre Fear, directement pris sur le cd Sniper, sur lequel il a chanté Dream Baby Dream en double voix, ce fut un moment extraordinaire et inoubliable.
Nous avons fait seulement deux concerts à ce moment mais pensons nous produire de nouveaux sur scène fin octobre 2011 en Europe.

Côté back stage, comment est Alan Vega? C’est facile de travailler avec lui ?
Alan Vega a énormément de facettes mais il reste toujours extrêmement positif et remplie d’une envie ravageuse de créer dans l’instant. Travailler avec Alan est une grande expérience car il faut savoir travailler au-dessus du vide sans filet, sans vouloir savoir où l’on va et comment on va procéder pour y arriver, tout ce fait dans une totale improvisation, à l’instinct.
Toutes mes expériences avec lui, quelles soient sur scène, sur disque ou pour des films se sont toujours passées sans discussion préalable, totalement livré à la magie bouillonnante de ce personnage extrêmement libre.

© photo David Houncheringer et David Baumann

Mais revenons à Re-Up. Sur cet album il y a aussi une autre icône des « musiques exigeantes », c’est Genesis P-Orridge. Tu peux nous parler de ta rencontre avec lui, ce qu’il représente pour toi?
Genesis P-Orridge faisait partie du deuxième groupe qui m’a le plus marqué dans ma jeunesse, Throbbing Gristle. J’ai rencontré Genesis par le hasard de ma route, comme tous les autres artistes avec qui j’ai travaillé. J’ai rencontré Genesis autour d’installations communes de Dreamachines de Brion Gysin que nous connaissions tous les deux avant sa mort en 1986.
Après avoir invité Genesis sur Re-Up j’ai fait beaucoup de concerts d’Etant Donnés avec lui, accompagné de son groupe Thee majesty. Nous avons collaboré ensemble au Sonar festival, aux Transmusicales de Rennes et bien d’autres lieux et avons passé beaucoup de temps ensemble. C’est un artiste exceptionnel, un grand provocateur et inventeur culturel que j’admire pour tout l’ensemble de son œuvre autant musicale, que plastique, que littéraire.

Quand on regarde ton parcours, on voit que tu as collaboré avec de nombreuses personnalités (Michael Gira, The Hacker..). C’est un besoin « vital » pour toi de travailler avec des gens qui viennent de divers horizons? Faire des disques « seul » est difficile pour toi ?
J’adore partager mes créations avec d’autres artistes que j’aime et respecte, j’éprouve un grand plaisir à mélanger mes sons ou mes images avec d’autres mondes artistiques. Ces rencontres se forgent toujours par une amitié préalable, ce sont à chaque fois des gens avec qui j’ai déjà des liens très forts et à qui je propose un jour de collaborer. Je n’ai jamais travaillé avec un artiste sans avoir d’abord une amitié forte existante avec lui, cela ne m’intéresse pas.
Travailler seul n’est pas un problème du tout, je l’ai souvent fait pour des films ou des musiques de films ou bien encore des projets d’Etant Donnés. Je travaille d’ailleurs actuellement, en aparté d’autres collaborations, sur deux albums solos, un sous mon nom et un autre sous le nom de Sol Ixent.

J’aimerais que tu nous dises quelques mots sur Etant Donnés. Ce groupe avec ton frère est-il la clé de ton parcourt, de tes rencontres éclectique?
Oui, bien sur Etant Donnés est la base de tout mon travail. J’avais 15 ans quand j’ai fondé ce groupe avec mon frère, c’est un projet dévorant qui a nourrit toute ma jeunesse et transformé ma vie.
J’ai rencontré la plupart des artistes avec lesquels j’ai travaillé grâce à Etant Donnés et tous les travaux que j’ai fais en dehors de ce groupe ne sont qu’une extension de ce que j’ai réalisé sous ce nom. Même si très différentes, les structures et constructions des organismes biologiques de mes projets solos ou de mes collaborations, sont les mêmes que celles de Etant Donnés. Je travaille souvent sur d’autres matériaux mais toujours avec les même outils et le même mode de penser et analyser le travail que j’ai appris à manipuler avec Etant Donnés.

Etant Donnés est-il en veille, ou c’est fini?
Je travaille actuellement sur la musique d’un nouveau disque d’Etant Donnés, un projet sur lequel Eric et moi avons commencé à travailler il y a quelques années et que j’espère finir dans quelques mois. Aucun de mes spectacles ne m’a fourni autant de sensations extrêmes que ceux de Etant Donnés et je suis très impatient de remonter sur scène avec mon frère. Eric et moi sommes par ailleurs en train de terminer un film que nous avons tourné sur les rituels dionysiaques des Maitres Musiciens de Jajouka au Maroc en 2006 et qui a pris très longtemps à être finalisé pour des raisons financières.

© photo Marc Hurtado

Tu es un artiste accompli et curieux. Tu touches à tout et dans des styles divers. Photos, productions, cinéma, performance. C’est quoi l’origine de cet appétit ?
J’ai toujours tout pratiqué à la fois, poésie, performance, musique, cinéma, peinture, production ou autre, tout cela fait partie de mon quotidien, je travaille souvent 14 heures par jour pour pouvoir tout faire.
J’aime particulièrement travailler sur plusieurs projets très différents à la fois, passer d’un monde à un autre en une seconde pour y revenir la seconde d’après, tout en mettant très clairement une distinction radicale entre des projets parfois en opposition totale, d’un point de vue esthétique ou métaphysique.
J’essaye aussi de ne me donner aucune limite, je ne sais pas peindre de visage? Et bien je peindrai tout de même un visage, je ne sais pas jouer d’un instrument? Et bien je jouerai de cet instrument. Je ne tente jamais d’apprendre par un autre sens que celui de la préhension des choses, de la sensation, de l’instinct dans une liberté totale.

Quel sont tes projets ?
Des films, des disques solos et en collaboration, des musiques de films, des tableaux, des concerts, des installations, un livre … j’en oublie surement.

Toi le touche à tout, que signifie le rock pour toi ? Tes premiers amours musicaux ?
Très jeune j’ai découvert Iggy Pop et les Stooges, Lou Reed et le Velvet Underground et James Brown qui ont été les piliers de toute mon éducation musicale en même temps, d’ailleurs que les premiers disques de Giorgio Moroder et Cerrone. Puis j’ai découvert juste après des groupes comme Suicide, Throbbing Gristle, Chrome, Pere Ubu, DAF, Mars, DNA, Teenages Jesus, Contortions, Mx80, Swans, Non et de plus vieux projets comme les Seeds, Red Crayola, La Monte Young etc…
Tous les nouveaux groupes industriels et No Wave ont fais exploser des tas de barrières dans le rock et la musique en générale, mais je les considérais comme une suite logique aux trois premiers artistes que j’avais adoré auparavant. Qu’ils soient dits bruitistes, industrielles, No wave ou je ne sais quelle autre dénomination, tous ces groupes avaient en commun une rage et une détermination dans l’acte incroyable.
J’ai commencé Etant Donnés avec mon frère sans connaître aucun de ces groupes et même si on ne savait jouer d’aucun instrument, qu’on n’avait aucun argent ni matériel, nous essayions tout de même d’enregistrer ce qui pour nous était de la musique et pour d’autres seulement du bruit. Nous voulions aussi nous produire sur scène d’une façon différente, aller plus loin qu’un simple concert, partir dans un au-delà du son, de l’image, de la performance physique, établir un dialogue nouveau avec le public, comme l’avais si bien situé Antonin Arthaud avec son Théâtre de la Cruauté dans son essai Le théâtre et son double.
Nous nous sentions totalement isolés à ce moment et la découverte de tous ces nouveaux groupes fut un choc, elle nous procura une joie incommensurable car elle renforça en nous l’idée d’essayer d’aller encore plus loin dans nos projets, nous savions à ce moment que nous n’étions plus seuls à faire ce genre de musique, de films ou de performances.

(Chronique de l'album Sniper ici:)

La photo en introduction de l'interview est de Kari Jantzen



www.myspace.com/etantdonneswonderland


auteur : Paskal Larsen - pjulou@free.fr
interview publiée le 18/04/2011

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