25/03/2017  |  4778 chroniques, 159 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 25/03/2017 à 12:56:51
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Captain Cavern : L’évadé primitif !

Paris
Décembre 2011

Depuis plus de 30 ans, l'artiste Captain Cavern, figure et gueule incontournable de la scène graphique underground hexagonale, enchante notre regard par ses dessins pop, cubistes et psychédéliques. Chez lui les petits hommes verts ont des hallucinations!
Dessinateur, illustrateur et peintre, le Captain est muni, non pas de la massue du personnage du dessin animé, mais de ses stylos, crayons, feutres et pinceaux, pour nous concocter des univers haut en couleurs. Proche de la figuration libre (Di Rosa, Kriki, Kiki Picasso, Speedy Graphito), Captain Cavern traine sa plume dans la friche du milieu des graphzines, tel un viking accroché à son bateau. En 30 années, il aura vécu tous les aléas du support papier, de la version édité en petit nombre d'exemplaire, jusqu'à celle édité en kiosque. Il est en quelque sorte la mémoire de l'esprit "Do It Yourself" version papier.
Le Captain, on le croise régulièrement à Paris dans les "petits" concerts punk rock qui se joue dans les caves, bars et autres squats dédiés au son qui tache, comme son coup de crayon. Le Captain, on le voit aussi causer dans des expos de graphisme, un verre à la main, et l'esprit à la fois jovial et critique. Car le Captain, il y a pleins de chose qu'il n'aime pas! Il n'est pas du genre à cirer des pompes sur tous les artistes et rockeurs qui l'entourent, il a son caractère. Mais surtout, c'est un passionné. Le dessin et le rock, c'est pour lui une ressource vitale. Il n'y a pas un jour, où chez lui le dessin et le rock sont absent. Bref le Captain, on l'aime bien, et c'est pour ça qu'on lui donne la parole.


Pourquoi avoir choisi le nom d’un personnage de dessin animé comme pseudo ? Tu es un fan des cartoons d’Hanna & Barbera ?
De 82 à 84 je jouais du saxophone dans un groupe nommé Der Pim Pam Poum. En 1983 j’ai participé au graphzine Blank grâce auquel j’ai fait la connaissance des futurs Ripoulins et de Placid et Muzo. Les premiers dessins étaient signés Der Pim Pam Poum, mais comme le groupe a splitté je devais trouver autre chose. Ce fut d’abord D. Sonic (Duck Sonic), pseudo sous lequel j’ai publié mon premier graphzine personnel, Vertèbres Comics. Mais au même moment il y avait Dominic Sonic qui commençait à faire parler de lui, donc j’ai choisi Captain Cavern. Le dessin animé ne me plaisait pas particulièrement, mais dans le nom il y avait d’une part un côté rock préhistorique, lourd, crétin qui me plaisait (Primitive, The Crusher), et surtout, derrière le côté débile, ce nom évoquait pour moi le capitaine du bateau des enfers qui recueille les âmes des morts dans la mythologie grecque. J’ai utilisé ce nom pour la première lors d’un affichage sauvage 4x3 des Frères Ripoulins dans le quartier de l’Opéra en mai 1985.

Qu’est ce qui a été le déclic, pour te lancer dans le dessin?
Ma mère.
Elle avait rêvé d’être dessinatrice de mode, mais la vie en a décidé autrement. Elle m’a donc transmis sa passion en dessinant avec moi quand j’étais petit. Puis, tout naturellement, avant de savoir lire, je feuilletais avec avidité les bandes dessinées dont je suivais les péripéties en regardant justes les images. Le dessin a réellement été décisif pour moi en tant que fils unique. Il m’a sauvé de l’ennui environnemental en m’ouvrant tous les possibles de l’imaginaire avec un stylo et une feuille de papier.

Tu te considère comme graphiste, illustrateur, dessinateur ou artiste ?
Malgré l’importance fondamentale du dessin pour moi, je me considère plus comme un évadé qu’autre chose. Le dessin ayant été le premier moyen d’évasion.

Tu es né dans une famille d’artiste ? Tu as grandi dans un milieu artistique ?
C’est sans doute la frustration artistique de ma famille qui a engendré le monstre.

Tu as fait une école d’art ? Si oui tu y a appris des techniques qui t’on servi ? Ou bien tu es autodidacte ?
Considérant le dessin comme moyen d’échapper à la société, je pensais à l’adolescence que faire une école d’art risquait de mettre en danger la force primitive qui m’avait conduit. Et je me suis donc lancé dans le vide.

Tu peux nous parler/évoquer les grandes étapes/grands moments qui ont parcouru ta carrière ? Nous parler de tes rencontres, ta place dans le milieu du graphisme?
Je suis allé voir Philippe Manœuvre à Métal Hurlant en 1977. Ayant été éconduit à deux reprises, j’ai arrêté de dessiner pendant deux ans. En 1980 je me suis ressaisi et je me suis forcé à dessiner tous les jours. Comme je l’ai dit précédemment, en 83 j’ai rencontré des gens qui faisaient des graphzines. Grâce à Xavier Veilhan j’ai publié mes premiers dessins dans Zoulou en 1984.
Puis Jissé, fondateur de Blank, m’a poussé à faire de la peinture. C’était en pleine effervescence de la Figuration libre. La peinture, ce fut une révélation. Au départ j’ai été très influencé par Nina Childress. Ses portraits grinçants de célébrités télé ouvraient les portes aux sujets les plus triviaux.

Tu as fait parti (avec Bazooka) des premiers artistes à éditer/dessiner dans les graphzines. Tu peux nous dire ce qui te plait dans ce médiat, ce support papier à petit tirage. Tu penses quoi de l’évolution des graphzines des années 80 (Bazooka), années 90 (Le Dernier Cri) jusqu’à aujourd’hui avec les logiciels très poussé en infographie. Bref qu’est ce qui te plait dans cette presse/revues/bouquins underground?
C’est par la force des choses que j’ai publié mes premiers dessins dans les graphzines. J’avais pourtant contacté Bazooka par téléphone dès 1976 : « On ne reçoit pas de dessinateurs » .
Ce qui me plaisait dans les fanzines, c’était le côté photocopie crado avec deux agrafes pas cher à faire. C’est l’urgence qui me plaisait, pas le style objet d’art artisanal qui s’était déjà abondamment développé dans les cassettes autoproduites et qui va se généraliser par la suite dans les graphzines.

Quel regard, portes-tu aujourd’hui sur le graphisme ? Que penses-tu d’une revue comme Hey ?
Le côté chic me choque.

Tu peux nous raconter l’ambiance du milieu graphisme dans les années 80 ? Car tu as côtoyé Bazooka, Les Frères Ripoulin, Speedy Graphito.
On était encore dans les retombées de l’explosion punk et le Do It Yourself. Il y avait un esprit d’échange et les collaborations étaient nombreuses. Je n’ai pas ressenti de véritables rivalités. La Figuration libre rendait l’art plus drôle. Le marché de l’art donna quelques temps l’illusion d’une libération possible.

Tu viens de participer à la réalisation d’un nouveau graph(mag ?) qui s’appel Bilan Provisoire 1. Tu peux nous présenter cette revue artistique, son concept et nous parler de ta participation ?
Ce qui est intéressant dans Bilan Provisoire c’est que c’est une revue transdisciplinaire et transgénérationnelle faisant le lien entre Dada, le mouvement Panique, ma génération et les jeunes. J’appréciais aussi qu’il n’y ait pas vraiment de concept, de thème ni de direction particulière mais il semblerait que ça va changer.

Tu peux nous parler de ta vision des magazines en ventes en kiosque. Le système NMPP est t-il viable pour les revues « en marge » ?
J’ai moi-même fait un journal nommé Vertige qui a duré sept numéros (NDLR : Une exposition a eu lieu à l’Art Factory à Paris en oct.2005). Chaque participant était tout d’abord payé puis à la fin personne quand l’éditeur a mis la clé sous la porte. C’était fabuleux d’être imprimé au format tabloïde sur les rotatives du Journal de la Haute-Marne. On pouvait trouver Vertige par hasard dans les kiosques les plus improbables, ou bien le chercher sans succès dans plusieurs autres kiosques. C’était une bouteille à la mer éphémère, mais c’est plutôt amusant de trouver ça à côté de Paris Turf ou de Femme actuelle.
Mais le système des NMPP n’a jamais été très favorable aux structures aventureuses. En outre la déconfiture de la presse ne fait que s’aggraver au fil du temps. Par contre les progrès de l’imprimerie numérique favorisent une production plus souple diffusée par internet et quelques libraires courageux.

Ton style de dessin fait penser à l’enfance, aux « petits mickeys ». Ton enfance est t-il une source d’inspiration ? Quand tu étais enfant, tu lisais quoi et tu aimais quel type d’émission ? Quels sont tes modèles, artistes dessinateurs préférés ?
Mon enfance a été une lutte acharnée contre l’aliénation sociale et malgré les tares et les difficultés que ça a engendré, c’est là qu’est ma force. Comme je l’ai dit précédemment, je dévorais les bandes dessinées avant de savoir lire. C’était principalement des petits formats (Blek, Akim, Tartine, Battler Britton…), et aussi le Journal de Mickey, le journal de Tintin (pas les albums, trop chers).
Le premier livre que je me souviens d’avoir lu c’est Le Magicien d’Oz dans la Bibliothèque Rose. Il m’a tellement plu que je l’ai relu immédiatement après l’avoir terminé.
A la télé j’adorais les Jeux du jeudi présentés par Pierre Tchernia où à la fin il y avait le Club Mickey et Zorro. J’étais aussi un grand fan des Cinq dernières minutes que j’ai suivi jusqu’à la mort de Raymond Souplex. Et puis, bien sûr Belphegor, Les Shadoks, Le Prisonnier
Deux chocs visuels ont changé ma vie : la pochette du disque Autobahn de Kraftwerk en 1974 et le groupe Bazooka à partir de 1975. A partir de là j’ai senti qu’il fallait aller à l’essentiel.

Tu as travaillé chez Picsou magazine. Tu peux nous parler de cette expérience ?
Petite erreur. J’ai travaillé pour Coin-Coin qui était un encart dans Picsou Magazine et dont le rédacteur en chef était Charlie Schlingo (NDLR : Il était un pote du Professeur Choron, et il a dessiné dans le sulfureux Hara-Kiri), ce qui change tout.

Pour revenir à ton style, j’aime beaucoup les couleurs pop de tes peintures. Tu peux nous parler de ta technique ? L’inspiration, tu la puise où ? Te sens tu proche du mouvement de la figuration libre, des artistes comme Di Rosa ?
Une de mes inspirations majeures fut aussi la publicité des années cinquante avec des artistes comme Villemot, Savignac, Jean Carlu. Ce qui me plaisait dans ces images c’était la joie de vivre, la simplicité, l’exultation d’après guerre. Cette joie mélangée à la rage provoquée par les années Giscard et une certaine noirceur ambiante a servi de couleur à mes peintures.

Tu es amateur d’art brut. Cet art est t-il une source d’inspiration pour toi ?
Le facteur Cheval et Picassiette, que j’ai découverts dans des émissions de télé étaient la preuve qu’on pouvait défier le monde à partir d’un simple rêve. J’ai trouvé dans l’art brut des modèles d’outsiders victorieux.
Mais je suis devenu sceptique en découvrant le côté dictatorial et sectaire de certains amateurs d’art brut et notamment de Jean Dubuffet dont je n’ai jamais pu terminer un livre.
Je tiens à préciser que je ne mène pas un combat contre l’art institutionnel, qu’il soit contemporain ou ancien. Le monochrome ne me fait pas horreur, pas plus que le vide d’une salle ou n’est perceptible que l’intention ultra cryptée de l’artiste.

Tu aimes la musique punk-rock et l’indus-bruitiste. La musique rock, son univers, ses concerts, ont-ils une influence sur ton travail ?
Avant l’âge de 17 ans je n’écoutais pas de musique. Un soir, en regardant les Dossiers de l’écran à la télé, j’ai entendu Rock Around the Clock de Bill Haley, la chanson du générique du film Graine de violence. Ca a été le déclic. J’ai découvert peu après, avec émerveillement, Gene Vincent, le Velvet Underground et le rock allemand (surtout Kraftwerk, Neu ! et Cluster). Et ce qui devait s’ensuivre s’ensuivit.
A 19 ans je me suis mis à jouer du saxophone dans un style proto free punk indus. A l’époque, et même encore maintenant, on pensait qu’on pouvait tout faire à la fois, mais à mon avis c’est une erreur. Pourtant jouer de la musique, même mal, m’a apporté une autre façon de concevoir les images. Et cette musicalité des images me semble essentielle.


Bilant Provisoire 1 est en vente chez tous les bons vendeurs de papiers. Au sommaire du n°1, automne-Hiver 2011 : Captain Cavern, Muzo, Willem, Stéphane Blanquet, Loulou et Kiki Picasso, Pyon, Tom de Pekin, …
Couverture en sérigraphie + 112 pages + poster dépliant + estampe en sérigraphie signée de Placid. Tirage limité




www.smartcucumber.com/00_auteurs/08_cavern/cavern.htm

auteur : Paskal Larsen - pjulou@free.fr
interview publiée le 15/12/2011

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