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Jean-Louis Murat (Entretien à l'occasion de la sortie de Lilith)

La Coopérative de Mai, Clermont-Ferrand
1er octobre 2003

« Toutes les musiques que j’aime, comme dirait l’autre crétin, elles viennent du blues… »

Le 17 juin dernier, l’entretien au téléphone avec Jean-Louis Murat prit fin au bout d’une demi-heure alors qu’il restait de nombreux sujets à aborder… On prit donc rendez-vous avec JLM le 1er octobre 2003 pour parler du nouvel album - Lilith - à l’occasion de sa résidence de trois jours à la Coopérative de Mai.
Toujours aussi prompt à réagir, à s’enflammer ou à tacler sévèrement, Jean-Louis Murat se lâche en interview. C’est donc un véritable bonheur de parler musique, photo, cinéma ou politique avec un passionné comme lui, même si on n’est pas d’accord sur tout, loin de là ! Par contre, ce qui devrait mettre tout le monde d’accord sous peu, c’est la qualité d’écriture du Monsieur : il vient quand même d’enchaîner des disques aussi importants que Mustango, Le Moujik et sa femme et Lilith, sans parler des disques live, des inédits et des projets parallèles !
Décontracté et habillé comme s’il peignait chez lui (avec une grande blouse maculée de peinture), Murat répond à toutes les questions sans y aller par quatre chemins, c’est le moins qu’on puisse dire…

Avec Lilith, tu viens de publier ton premier triple vinyle, ça te fait quelle impression ?
Jean-Louis Murat : « Je suis super content ! J’ai mis le triple vinyle de Lilith dans ma collection, il se voit bien, je suis content. Avec Laure, on a fait la pochette du vinyle et après on a réduit pour le C.D.. Pour le prochain, je ferai la même chose ; j’envisage les choses sous l’angle du vinyle, c’est plus intéressant comme support.

Revenons sur tes débuts, quel a été le déclic qui t’a conduit à faire de la musique et à débuter une carrière dans ce milieu ?
Je crois que j’ai toujours voulu faire ça. C’est une affaire d’opportunité, dans la vie, les occasions se présentent ou ne se présentent pas… J’ai toujours voulu une vie d’artiste. Pas pour la gloriole, pas du tout, mais plutôt parce que ça me convient bien le travail de soi à soi, l’autodiscipline. Je ne supporte pas l’autorité donc je n’aurais pas pu faire autre chose comme job.

Tu parles souvent de Neil Young et de Robert Wyatt, est-ce que ce sont ces artistes qui t’ont donné envie de composer ta propre musique ?
Oui, il y a ces deux là. J’ai appris à jouer de la guitare en écoutant Neil Young. J’apprenais les accords comme ça. Ça m’a donné envie.

Pour le deuxième concert pour Koloko à la Coopé (20 juin 2003), tu as repris quelques morceaux de Neil Young. Vas-tu rééditer cette expérience sur ta nouvelle tournée ?
Non, je ne pense pas… Peut-être qu’une fois de temps en temps, je reprendrai le morceau On The Beach.

Sur Lilith, le morceau Gel et Rosée fait beaucoup penser au Creedence Clearwater Revival…
Ah, et bien ça fait plaisir, évidement ! C’est mes idoles Creedence, je suis super fan depuis très longtemps. J’ai du entendre Suzie Q une fois dans une boite de nuit et depuis je suis fan…

Le morceau est dédié à Dominique Laboubée, le chanteur des Dogs, récemment décédé. C’est une personne qui t’a marquée ?
C’était un mec bien qui était dans le rock. C’était quelqu’un de vachement important en fait. Il m’a toujours plu, je connaissais sa nana, j’ai adapté une de ses chansons. Gel et rosée, ça ressemble un peu à ce qu’on essayait de faire avec mon premier groupe, Clara. Ses amis et sa famille sont bien contents qu’on pense à lui. Sa fin est tellement triste, ça m’a marqué. Dans le rock français, il est plus important que Johnny Hallyday, c’est ce que je voulais dire.

On sent de plus en plus l’influence qu’exerce sur toi le blues, le titre On ne peut rien en dire en est un bon exemple…
Les premiers trucs que j’ai écoutés, c’était du blues. John Lee Hooker m’a marqué. En plus, j’ai passé une journée entière avec lui, c’était à Clermont, j’avais douze, treize ans. Je me souviens super bien de son concert à l’opéra municipal. J’apprécie aussi Memphis Slim et T. Bone Walker, je les ai côtoyés au moins une fois. J’ai toujours aimé le blues en fait, je ne me pose même pas la question. Toutes les musiques que j’aime, comme dirait l’autre crétin, elles viennent du blues… C’est la matrice de la musique populaire de maintenant.

Lors de l’écriture puis de l’enregistrement d’un morceau, penses-tu à sa future adaptation scénique ?
Non, au début je ne pense pas du tout à ce que ça va donner en concert. Mais j’écris beaucoup de chansons : je n’en garde qu’une sur quelques-unes pour l’enregistrer. Mon truc, c’est écrire des chansons, j’adore ça. Par exemple, là ça fait quatre/cinq jours que je n’ai pas écrit de chanson, j’ai hâte de le faire. Demain, je vais être tranquille chez moi, je suis sûr que je vais en écrire une.

Tu disais avoir besoin de lâcher du lest chaque jour, comment ça se matérialise concrètement ? Comment se passe une de tes journées type ?
Avant de prendre le petit déj, dès que je me lève, je vais écrire… J’écris de tout : pas des chansons, mais des nouvelles, de la poésie, des carnets d’aphorismes, je tiens aussi un journal. J’écris plein de trucs en fait. J’aime bien écrire de la poésie pendant une demi-heure/trois quarts d’heure et après je déjeune…

Tu n’as jamais pensé à publier ces écrits ?
Non, non : j’ai déjà du mal à vendre mes chansons ! Je ne vais pas me mettre à vendre autre chose. En fait c’est un warm up : je me chauffe la tête !

Et après le petit déj ?
Je fais de la musique, de la peinture ou bien j’écris… Il n’y a pas vraiment de règle. Les journées où je suis chez moi et où je bosse, j’y suis de 7h30/8h jusqu’à minuit… J’adore travailler ! Quand j’en ai marre d’un truc, je passe à autre chose. Quand je me lasse, je sors dehors, je vais me balader. Je réfléchis en faisant une balade et après je rentre pour me remettre au travail.

Est-ce que la peinture nourrit l’écriture des chansons ?
Oui. Ça me donne confiance en moi, je vois mieux. J’ai une nouvelle chanson que je vais enregistrer en décembre qui parle de ça. Ça s’appelle On se découvre en regardant. Moi, ça me fait tout à fait ça : je fais des trucs, après je regarde et je me découvre en regardant ce que j’ai fait. J’aime beaucoup cette sensation là. Je ne peins pas pour peindre spécialement, ce que j’aime beaucoup, c’est me découvrir en regardant ce que j’ai fait.

Qu'est ce qui t’a inspiré et donné envie d’écrire des textes à ton tour ?
C’est difficile comme question… C’est un mélange de pas mal de choses : Serge Gainsbourg, Gérard Manset, certaines chansons de Nino Ferrer… C’est un peu mystérieux tout ça, on peut toujours donner une explication mais en fait, je ne sais pas trop.

Est-ce que la lecture de certains livres a pu te marquer au point de t’inspirer pour tes textes ?
Dans l’adolescence, j’ai été marqué par le jazz et le blues mais pour l’écriture elle-même, je suis parti sans trop de références au départ. J’ai fait mon truc dans mon coin. Bien sûr, après, avec tout ce qu’on lit, il y a un faisceau d’influences. J’aimais beaucoup traduire les chansons de Bob Dylan, ça m’a toujours plu. Si tu ne sors qu’une influence, après tu l’as dans le cul : tout le monde reprend la référence, alors que c’est un peu bidon, il y en a des centaines. Parfois, tu réponds un truc pour être sympa, tu réponds « Lautréamont » parce que tu as le bouquin sur toi puis, dix ans après, on te ressort ça alors que la réponse était une blague... Maintenant je fais gaffe.

Sur Lilith, tu parles beaucoup d’amour et de sexe dans les textes…
Oui, c’est ce qu’il y a de mieux, non ?

Oui ! Tu ne parles plus de politique comme dans Les gonzesses et les pédés qui évoquait le sinistre Bruno Mégret… Le sujet ne t’inspire plus ?
Non, je ne sais même pas pourquoi j’ai fait cette chanson, c’était une connerie je pense… La politique, c’est un truc à la con. Jean Rostand, le biologiste, disait que de se rendre compte que le sort du monde est réglé par les hommes politiques aujourd’hui, c’est aussi stupéfiant pour les gens que de constater qu’au Moyen Age les barbiers étaient aussi chirurgiens. Se mettre sur le terrain politique, c’est une enculerie puisque de toutes façons ça ne sert à rien et ce n’est pas intéressant. Je ne pense pas qu’en France les hommes politiques puissent changer quoi que ce soit, je suis assez désenchanté de ce côté là…. L’Europe c’est une tragédie. Bon, je sais, j’ai écrit des chansons pro européennes, j’avais proposé à Julien Clerc un texte pro européen : Je suis un européen. Maintenant je me dis : « heureusement, il ne l’a jamais enregistré » ! Aujourd’hui, je suis anti européen à fond. Tout le monde se fout de la politique et je ne sais même pas ce que je pense… C’est vraiment pas un truc intéressant, hélas… Hélas, parce que c’est fondamental mais la politique de la France ça ne change rien à l’état du monde.

Après Le Moujik, tu disais vouloir progresser à chaque album, particulièrement sur les textes. Avec un peu de recul, quel regard portes-tu sur ton nouveau disque, Lilith ?
Je crois que j’ai fait des progrès dans la composition… Les textes sont mieux aussi je crois. J’essaie de faire un petit diagnostic sur chaque album pour améliorer le suivant. Je suis très content de Lilith. C’est un peu spécial parce que j’ai deux albums en route en ce moment, un qui est quasi terminé et un que j’enregistre bientôt pour un dvd. Il y aura 12 nouvelles chansons. Je suis à fond dans celui que je viens de terminer de composer. On va enregistrer ce dvd en un jour en décembre 2003.

Tu vas donc jouer sur scène des chansons de Lilith alors que tu as en tête les nouveaux morceaux que tu viens de composer… N’est-ce pas un peu délicat à gérer comme situation ?
Et bien, je me coupe en deux, c’est un peu bizarre : je suis à la fois dans les chansons de Lilith et dans les nouvelles. De temps en temps, on travaillera les nouveaux morceaux en répétition. J’ai l’habitude de bosser comme ça, je suis toujours un peu dans le rouge (Sourire.).

Comment se passe la résidence à la Coopérative de Mai ?
Ça se passe très bien, on prépare la nouvelle tournée pendant trois jours… Il n’y a pas de problème.

D’après la répétition d’hier soir, il semblerait que beaucoup de morceaux joués pour cette tournée seront extraits du nouvel album. Est-ce que ce sera vraiment le cas ?
Je vais voir, en fait c’est surtout par rapport à Stéphane Reynaud, mon nouveau batteur. Je ne peux pas non plus trop lui compliquer la vie. Comme on a fait les prises de Lilith en quatre jours, on n’a joué que quatre fois ensemble. Hier, c’était seulement le sixième jour où on jouait ensemble. Je ne peux pas toujours amener de nouvelles chansons, il ne sait déjà plus où il en est… Il faut que je fasse bien les chansons de Lilith.

Hier, vous avez joué Hombre de l’album précédent, Le Moujik et sa femme, est-ce qu’il y en aura d’autres retours en arrière ?
Oui, on jouera également L’au-delà du Moujik mais aussi Jim de l’album Mustango pour les trois premiers concerts. Puis, après ça changera un peu. On n’a que trois concerts avant d’aller à Bruxelles, ça arrive vite. C’est le gros coup là-bas : c’est toujours le concert le plus dingue. Les gens chantent les chansons en même temps que moi… En plus, l’album a été numéro 1 en Belgique, les places sont parties hyper vite.

En France aussi, les premières ventes de Lilith sont bonnes, tu es classé dans les meilleures ventes, ça te fait plaisir ?
Oui, ça va… C’est les autres qui se sont écroulés, moi je n’en vends pas plus qu’avant même si je suis haut dans les charts. Je suis sidéré par l’écroulement des ventes des autres. Au temps de Cheyenne autumn, pour rentrer dans le Top 50 il fallait vendre au moins 1200 albums par jour. Maintenant, si tu en vends mille, tu es carrément dans le top 10… Comme je n’ai pas trop d’érosion de mes ventes et si ça continue chez les collègues, je vais me retrouver premier !

Pour éviter la baisse des ventes dues au téléchargement de mp3 sur Internet, les maisons de disques intègrent un dispositif anti-copie sur les disques. Est-ce que ça te gêne que ton dernier disque soit Copy Controlled ?
Non pas du tout, je suis bien content. A cause de la chute des ventes, il se prépare des charrettes de licenciements de plein de gens que je connais, des artistes ou des employés de chez EMI. C’est la conséquence directe du piratage donc je ne vais quand même pas tirer dans le dos des gens avec qui je travaille ! Je suis pour le dispositif anti-copie et pour moi les pirates de disques sont des enculés. Ils n’ont qu’à piquer les bagnoles aussi ! Ça amène tellement de drames chez beaucoup d’artistes qui sont virés, qu’il fallait faire quelque chose ! Par exemple, chez Labels, on est une vingtaine d’artistes, ils n’en gardent que trois. Les gens payent bien les pommes et les bananes, ils n’ont qu’à payer les disques !

Le problème c’est que ce dispositif empêche certains acheteurs de disques d’écouter leurs C.D. sur leur ordinateur, sur leur auto radio ou sur leur veille chaîne hi-fi…
Et bien, ils se démerdent ! Ça va créer tellement de chômage et d’artistes sur la paille qu’on ne peut pas toujours être compatissant avec tout le monde. Si ça ne passe pas dans leur autoradio, c’est comme ça, qu’est ce que tu veux que je te dise ? Moi aussi, j’en ai des disques qui ne passent pas partout chez moi, qu’est ce que tu veux que j’y fasse ? C’est la vie !

La vie est mal faite parfois : j’ai été très surpris d’apprendre que la chanson que tu as écrite pour Nicola Sirkis d’Indochine, Un singe en hiver t’a rapporté plus que tes trois derniers albums…
Ah putain, du coup à cause de ce que j’ai dit, Nicola croit que j’ai fait ça pour le pognon ! Alors que ce n’est pas du tout ça : je l’ai fait parce qu’un ami commun m’a demandé d’écrire pour Indochine… Comme l’album d’Indochine s’est super bien vendu, ça m’a rapporté pas mal d’argent mais ce n’est pas pour ça que je l’ai fait.

J’ai vu Indochine sur scène cet été, j’ai trouvé ça assez mauvais. Nicola croit toujours qu’il a 15 ans quand il écrit des textes…
Ce n’est pas le pire Nicola ! Il vaut mieux écrire comme un gamin que faire de la musique de vieux comme IAM !

D’après les répétitions, la tournée qui arrive va être ta tournée la plus rock, le son est super basique : toi à la guitare, Fred Jimenez à la basse et Stéphane Reynaud à la batterie…
La dernière était déjà assez rock mais celle-là le sera peut-être plus. Le nouveau Batteur, Stéphane Reynaud est plus rock que Jean-Marc Buty.

Le trio, c’est un choix ou une obligation pour la scène ? Ça ne te dérange pas de ne pas pouvoir reproduire les arrangements des disques ?
Humainement c’est cool. En trio, tu te fais moins chier. Je n’aime pas trop la vie collective en tournée. A trois, ça va, c’est light : tu vois, on répète seulement trois jours, c’est vraiment le minimum.

Les chœurs et les cordes ne te manquent pas sur scène ?
Non, ça manque le temps du concert, mais si c’est pour se faire chier avec tout ça en tournée… De toutes façons, c’est aussi une affaire de moyens. Si on n’a que trois jours de répèt c’est parce que c’est « ric rac » financièrement.

Je trouve les arrangements de cordes des Tindersticks très bons sur Lilith, est-ce aussi ton avis ?
Oui, c’est super bien…

Est-ce que ça te donne envie de travailler à nouveau avec eux ?
J’aimerais bien ouais ! On devait se voir mais je n’ai pas pu les voir quand ils étaient à Paris. Quand ils viendront à la Coopé à Clermont le 23 octobre, je serai en tournée. En plus, ils sont très potes avec Elysian Fields, donc ça nous fait plein d’amis communs.

La tournée c’est une obligation promotionnelle qui te force un peu ou tu es content de partir sur les routes ?
Très bonne question… Ça commence un peu à me faire chier de tourner. Je vais faire la tournée Lilith du 9 octobre au 26 novembre puis les 30 dates au printemps ; ça ne me convient pas trop parce que je ne peux pas bosser quand je suis en tournée. J’ai essayé d’écrire en tournée mais je n’y arrive pas. C’est trop galère.

Adapter les chansons pour la scène, changer de son de guitare pour chaque morceau, ça a quand même l’air de te faire prendre ton pied ! Tu as l’air heureux quand tu joues On ne peut rien en dire par exemple…
Ouais…C’est du travail. Parce que moi, j’aime bien faire les choses une fois, je déteste refaire… Là, il faut que je réécoute le disque parce qu’on n’a joué le morceau qu’une fois. On ne peut rien en dire, c’est le premier titre qu’on a enregistré ensemble. Je ne sais même plus ce que j’ai fait ! Ça, je n’aime pas du tout : écouter le disque pour voir ce que j’ai fait.

Ce qui est agréable quand on assiste à un de tes concerts, c’est qu’il y a souvent des différences entre les versions live et les versions studio… Un exemple : Se mettre aux anges que tu fais seul au piano alors qu’elle est très orchestrée sur Lilith.
C’est comme ça que je l’ai envoyée à Dickon (Hinchliffe des Tindersticks, Ndr.), je lui ai donné la version piano/voix. J’aime bien modifier les chansons sur scène. Enfin, ce n’est pas tant ça, je suis incapable de refaire un truc ; je ne pense pas que ce soit obligatoirement une qualité… Ça serait un peu mieux parfois si j’arrivais à refaire des choses. Mais faire cinquante fois la même chose comme Julien Clerc, ça c’est de la connerie !

Ça me tracasse depuis quelques temps, je ne comprends pas tes déclarations virulentes contre José Bové… Il me semble qu’il a eu le mérite de focaliser l’attention du grand public sur des problèmes cruciaux : les O.G.M., la mal bouffe, la mondialisation qui se fait au détriment des pays les plus faibles…
José Bové, c’est un connard ! Il rend un très mauvais service à des idées avec lesquelles je suis assez d’accord. Je pense que c’est un petit showbizier à trois balles qui discrédite la cause qu’il défend, c’est pour ça que je suis contre lui. Je ne crois pas que ce crétin soit le personnage le plus important en France au début du 21ème siècle ! C’est un mec qui aurait dû faire des disques ou être animateur sur TF1. C’est une sorte de sous sous sous Bernard Tapie ! C’est un opportuniste. José Bové, il devrait demander des chansons à Didier Barbelivien ou faire un duo avec Chantal Goya ! Il s‘amuserait un peu et il arrêterait de nous casser les couilles avec ses conneries !

Tu ne lui accordes pas le crédit d’avoir posé de bonnes questions sur des sujets importants ?
Non, les gens bouffent n’importe quoi, la France est le seul pays occidental où les gens mangent de plus en plus de Mac Do ! C’est à se demander si José Bové n’est pas payé en sous main par Mac Do. J’avais pensé lancer une rumeur : « personne ne veut me croire mais Bové, il touche le pognon de Mac Do ! » En fait, il leur a fait une pub terrible dans les pays européens, donc son truc ça ne sert à rien… Quel con celui-là !

On va changer de sujet, donc…
(Eclats de rires.) C’est pas la cause hein, c’est le bonhomme ! Tu ne l’as pas vu mais, il y a six ans, je chantais une chanson sur Bové sur scène. Ça s’appelait La complainte du paysan français, le refrain faisait « José Bové, José Bové je ne sais plus quoi... », c’était énorme ! Moi, étant du monde paysan, habitant près du monde paysan et ayant des paysans dans la famille, je peux te dire que la F.N.S.E.A. (syndicat paysan majoritaire, Ndr.), ça a été une catastrophe. La Confédération paysanne devrait être une alternative pour contrer la F.N.S.E.A. et en fait c’est pire ! Si tu vas chez les paysans là haut en Auvergne, quelle est l’action de la confédération paysanne ? Zéro ! La confédération paysanne a mené une action corporatiste pour la défense du Roquefort, point. Va demander aux mecs qui font du Saint Nectaire si José Bové fait quelque chose pour eux… C’est ce corporatisme là que je ne supporte pas. Mon opposition à José Bové ne date pas d’hier ! Et en plus je connais le background de ce mec-là ! C’est comme si je connaissais quasiment ses parents. Je connaissais un mec qui a habité à côté de chez lui pendant des années : les parents de ce gars étaient ingénieurs, ils ont mis au point la bombe atomique française et l’énergie atomique française, ils ont travaillé en Californie, ont eu des gamins qui ont vu Berkeley et mai 1968 et qui ont vécu en Californie. Je connais ce genre de gaziers, José Bové est tout à fait ce genre de mec-là… Il faut aller à Lacanau voir la baraque qu’il a ! Il faut aller voir le troupeau de vaches Salers qu’il avait dans le Cantal, il n’y a jamais mis les pieds : il est incapable de traire une vache ! C’est un peu cette crédibilité là dont je parle… Quel crétin celui-là !

Parlons d’autre chose… Tu as récemment évoqué ton côté hypocondriaque, tu as besoin de faire assez souvent un check up complet de peur d’être malade. Ça t’angoisse vraiment ?
Oui, j’ai un côté comme ça, je me ferais bien une I.R.M. et un scanner tous les jours (Rires.) ! Vivement que ce soit à la portée de tout le monde, qu’on puisse en avoir tous chez nous ! Comme ça, on pourrait en faire un toutes les heures pour voir si tout marche bien.

Tu refuses désormais qu’on te photographie et tu te prends toi-même en photo avec un Polaroïd…
Oui, je me prends en photo chaque jour quand je me lève… J’aime bien voir la gueule que j’ai quand je me lève ! Après, je trafique les Polaroïd, je peins, je délire dessus.

La pochette de Lilith, c’est toi au réveil ?
Là, je ne me souviens plus, ça m’étonnerait… Mais c’est moi qui ai fait la pochette de Lilith et les affiches pour la tournée… On va sortir un bouquin qu’on vendra après les concerts : cent autoportraits, ça va s’appeler Le dragon a cent visages.

Les affiches de la tournée où tu apparais à moitié nu sont assez drôles…
On voit une demi-couille paraît-il (Rires.)… Et donc, comme on voit une demi-couille sur mon affiche, la RATP refuse de l’afficher dans le métro ! C’est rigolo, je n’avais même pas fait gaffe qu’on voyait ça ! Je n’ai pas vu cette demi-couille moi !
Moi non plus. Les gens sont bien vicieux pour regarder s’ils aperçoivent une demi-couille ! En tout cas, l’affiche, elle flashe !

Ça fait beaucoup rire les gens de la Coopérative de Mai que cette affiche soit placardée sur les murs de Clermont-Ferrand avec leur logo dessus ! Ah ça, c’est sûr, ton affiche marque les esprits !
C’est ce qui compte (Rires.) !

Tu viens de tourner le clip du premier single de Lilith, Le cri du papillon… Quels rapports entretiens-tu avec le cinéma ?
Je n’ai plus aucun rapport avec le cinéma. Ça ne m’intéresse pas. Il faut avoir donné donc j’ai fait un peu l’acteur mais ce n’est pas du tout ce qui me convient. Je ne peux pas attendre pendant huit heures pour aller jouer cinq minutes ! C’est vraiment à l’opposé de mon caractère. Je déteste les ordres et c’est vraiment un métier de larbin où tu passes ta journée à attendre. Je ne sais pas comment ils font pour faire ce métier, c’est affreux ! C’est vraiment un mystère pour moi !

Le tournage du clip du Cri du papillon, c’était une souffrance pour toi ?
J’ai fait venir un copain, on est allés au bord du lac Servières, on a tombé une bouteille de rouge puis on a dû en rouler trois derrière. J’étais complètement à l’ouest de l’ouest. Donc je ne me souviens de rien ! Je ne sais pas comment est le résultat, je n’ai pas vu le clip !

Il y a une seule chanson que je n’aime pas trop sur Lilith, c’est A la morte fontaine, pourquoi as-tu adapté le texte de A la claire fontaine ?
J’ai écrit A la morte fontaine parce que même chez moi, à la campagne, on ne peut plus boire l’eau des fontaines, tout est pollué. Tout est dangereux en ce moment : l’eau, la bouffe, le tabac, la voiture, la drogue. On nous dit que tout ça entraîne la mort. On est fascinés par la mort, c’est assez étonnant…

C’est la culture de la peur : on fait peur aux gens pour les faire consommer plus. C’est une thèse qui est défendue dans le très bon documentaire de Michael Moore, Bowling for Columbine. As-tu vu le film et qu’en as-tu pensé ?
Je ne peux pas saquer ce mec là ! C’est un peu comme José Bové, c’est une espèce de showbizier. Je préfère Meat Loaf (chanteur ringard d’une corpulence certaine, Ndr.) tu vois… Tout ce qu’il dit, je le sais depuis que je suis né ! Toutes les conneries qu’il peut sortir ça sert à rien, à part faire le con à Cannes et se faire applaudir par la C.G.T. ou par les socialistes français. Il est bien content d’être américain, il change quoi lui dans la société américaine ?

Il essaie…
Il essaie, mon cul ! Non, je n’y crois pas du tout. Je ne peux pas perdre mon temps à m’investir sur des mecs qui disent des trucs comme ça. Je vois ce que tu veux dire : avoir une sorte de comportement général. J’ai beaucoup vu ça depuis des années, je pourrais être ton père donc… J’ai pas mal donné là dedans, et j’ai vu que ça ne débouchait sur rien du tout : ça équivaut à se peigner dans son chapeau. José Bové et ce mec-là, ça rassure juste le petit bourgeois blanc. Le gars qui sort d’un film de Michael Moore, il va aller se défendre pour sa retraite ou je ne sais pas quoi. Les mecs de la SEITA, par exemple, vont sortir du film et ils vont aller se battre pour défendre leur emploi, c’est à dire pour que les gens continuent à fumer des clopes. Je ne veux pas être d’un cynisme total mais je n’y crois plus aux clowneries à la Michael Moore ! Je comprends parfaitement et j’adhère aux idées mais je sais que ça ne débouche sur rien. Depuis les années 70, j’en ai fait des défilés, j’ai donné ! Je préfère agir sur 8 personnes avec une chanson plutôt que de brasser du vent comme ces mecs-là ! José Bové et Michael Moore, ce sont des showbiziers. Je les marierais bien ces deux-là. S’ils font des petits qu’ils ne m’en gardent pas un ! C’est le même opportunisme, c’est la même hypocrisie : au fond d’eux-mêmes, ils savent bien que ce qu’ils font, c’est parler et filmer pour rien.

Tu ne penses pas qu’ils sont intimement convaincus par les idées qu’ils défendent et qu’ils espèrent faire bouger les choses ?
Non, non, c’est de la blague. Michael Moore je pense qu’il déteste le monde occidental parce que quand il se déplace en avion, il est trop gros et il est serré dans son siège, du coup il a la haine de la civilisation. C’est pas plus, pas moins que ça : c’est un rapport entre lui et son corps. Il me fait bien rigoler celui-là mais je préfère les Marx Brothers, c’est plus subversif ! C’est traditionnel dans la société américaine, il y a toujours eu des gens comme ça mais ils ne servent à rien.

Je ne suis pas d’accord…
Michael Moore et José Bové, ce qu’ils ont fait ne sert à rien puisqu’il n’y a aucune incidence. Tu es juste là, tu fais du show bizness. Etant dans le show bizness, je vois bien comment ça marche ! En fait, il braque les gens contre ses thèses. Les altermondialistes, les gens les ont dans le pif. Belle opération, bravo les gars ! Aux prochaines élections Le Pen devrait monter à 40%. Si c’est le cas, ce que je pense, Bové est responsable de 10 à 15 % sur les 40 %. Voilà le résultat : les gens bouffent n’importe quoi et vont voter Le Pen.

Qu’est ce que tu préconises alors pour faire changer les choses ?
Le changement individuel… On peut essayer de changer les choses dans sa sphère avec ses potes… Sa façon de vivre et de se comporter, c’est important… Tiens, José Bové j’attendais qu’ils disent un truc sur Cantat, ils étaient super potes, ils ont fait plein de trucs ensemble. Il n’est même pas foutu de dire un truc sur Cantat. C’est les mecs double face, c’est comme si on apprenait que José Bové est salarié par Mac Do, c’est peut être vrai… Je ne fais aucune confiance à ce genre de mec là… José Bové, c’est un agent de CIA si ça se trouve. C’est vraiment un enculé (Rires.) !

Tu semblais sceptique sur les morceaux de Noir Désir…
« nous sommes les damnés de la terre, machin chez pas quoi » à longueur d’albums, ça va quoi… Si encore ils avaient monté un label et signé vingt groupes français, d’accord (Soupir.). Que la justice fasse son boulot, qu’est ce que tu veux que je te dise ?

La mort de Marie Trintignant t’a visiblement marqué puisque tu as écrit des chansons (qui resteront inédites) sur ce sujet cet été…
Moi, je fonctionne comme ça, j’écris beaucoup de chansons de circonstance… S’il pleut, j’écris une chanson sur la pluie. S’il neige j’écris un texte sur la neige. S’il y a un fait divers qui chamboule un peu tout le monde, je me pose des questions… J’aime bien le monde paysan, un monde un peu primaire, car les gens se rendent rapidement compte à qui ils ont affaire. La plupart des gens ont perdu cette faculté primitive. Voilà j’ai vu beaucoup de gens dans le show bizness pour qui Cantat c’était un héros et, en fait, il en met plein la pipe à sa nana…

Si cela t’a marqué, c’est bien que tu es tombé de haut toi aussi en apprenant ce drame…
C’est parce que je participe de l’époque. C’est comme si c’était un collègue de bureau, un truc comme ça n’arrive pas tous les quatre matins à ton collègue de bureau. Je connais plein de gens qui connaissent Bertrand Cantat, il y a une espèce de proximité quasi professionnelle. Donc évidement, tu es plus touché dans ce cas là que si ça arrive à quelqu’un que tu ne connais pas ! Cela touche profondément deux ou trois générations de Français, de gens qui aiment la musique…

Pour conclure l’interview, je voulais te poser une question sur Alain Bashung qui va bientôt passer à la Coopérative de Mai, apprécies-tu sa musique ?
J’en sais rien, je suis imperméable à ce qu’il fait, ça me parait vraiment compliqué. Je ne comprends rien. Quand j’entends un truc de lui, ça me paraît vraiment tarabiscoté. Je préfère Johnny Winter ou Creedence, chacun son truc !

Vous allez jouer sur la même scène au festival Efferv’Essonne le 22 novembre, tu vas assister à son spectacle ou pas ?
Non, c’est sûr que non. On ne peut pas s’intéresser à 50 000 trucs, ça ne me dit rien de picorer. Si j’aime un truc, je préfère connaître le disque à fond. La vie est trop courte. Certains écoutent un disque une fois et après ils t’en parlent pendant une heure. Si tu n’as pas écouté un disque vingt ou trente fois, tu ne peux pas dire quelque chose d’intéressant. Sur Bashung, j’en sais rien, je sais qu’on a plein d’amis en commun et que c’est un mec plutôt cool. Mais je ne comprends rien à ce qu’il fait, ça me parait hyper intello…

Tu as cette réputation là toi aussi !
Je sais pas, tu me dis que ce que je fais ça ressemble à Creedence ! C’est les textes qui me donnent cette réputation. En France, dès que tu écris un petit peu les textes et que tu as à peu près un niveau de seconde en français, les mecs sont là à penser que tu es Voltaire ! Moi, j’ai un niveau de seconde/première en français, c’est tout ! C’est pas plus compliqué que ça ce que je fais… »

Il va sans dire que la tournée où Murat présentera en trio son excellent nouvel album Lilith promet énormément…

Discographie de Jean-Louis Murat :

1981 : Suicidez-vous le peuple est mort (45 t) (EMI)
1982 : Murat (EP) (EMI)
1984 : Passions Privées (EMI)
1989 : Cheyenne Autumn (Virgin)
1991 : Le manteau de Pluie (Virgin)
1991 : Murat en plein air (Virgin)
1991 : Murat 82/84 (réédition) (Virgin)
1993 : Vénus (Virgin)
1995 : Murat Live (Virgin)
1996 : Dolorès (Virgin)
1998 : Live In Dolorès (Virgin)
1999 : Mustango (Labels)
2000 : Muragostang (Live) (Labels)
2001 : Madame Deshoulières (avec Isabelle Huppert) (Labels)
2002 : Le Moujik et sa femme (Labels)
2003 : Lilith (Labels)

www.jlmurat.com
www.labels.tm.fr


auteur : Pierre Andrieu - pierre@foutraque.com
interview publiée le 16/10/2003

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