25/04/2017  |  4794 chroniques, 159 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 24/04/2017 à 11:48:39
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Sonic Protest : Le festival hors les normes




Depuis 9-10 ans, vers le mois d’avril, le festival Sonic Protest gâte les habitants d’Ile de France avec une programmation pointue, éclectique et originale. Il serait trop long d’énumérer tous les artistes qui y sont passés pour nous divertir, nous surprendre, nous émouvoir, alors laissons l’équipe du festival nous raconter cette belle aventure, qui réservera encore beaucoup de surprises dans les prochaines éditions.

Vous pouvez nous parler de l’origine du projet Sonic Protest ? Une petite présentation de l’équipe.
Le projet vient de l’association en 2003 entre Benoit Sonette qui s’occupait à l’époque du label Textile Records, d’Arnaud Rivière qui était alors programmateur aux Instants Chavirés (à Montreuil) et de Frank de Quengo qui tenait et tient toujours la boutique Bimbo Tower (à Paris). On faisait des choses chacun dans nos coins respectifs et on a eu envie de bosser ensemble sur quelque chose de nouveau qu’on créerait tous les trois. En dix ans, pas mal de gens ont rejoint le mouvement et il y a désormais cinq-six personnes qui œuvrent quasiment à l’année pour préparer tout ça dont un administrateur, Nicolas Ciret, qui rend les choses floues carrées et Yann Le Flohic qui lui, depuis 2006 déjà, rend les choses impossibles, faisables. Pendant le festival une cinquantaine de bénévoles s’activent généreusement pour rendre tout ça possible. Merci à eux.


 
 Quelle en a été la motivation faire un nouveau festival à Paris ? Un vide à combler?
Le déclenchement s’est fait autour de la venue en Europe du groupe argentin mythique REYNOLS. On avait envie de bien les accueillir et ils restent assez emblématiques à nos yeux et nos oreilles d’une manière oblique d’aborder les choses. En tout cas, il n’y avait pas de plan pré-établi, la création du festival ne s’est pas faite suite à un bilan sur la situation locale ou nationale. On a juste simplement eu envie de faire quelque chose ensemble, de prendre du temps et du plaisir à imaginer et construire une manifestation qui montre des artistes dont les travaux nous émoustillent et surtout de le faire à notre manière.

A Paris vous avez le festival cousin de Villette Sonique, et le défunt festival Octopus. Qu’est ce qui vous différencie d’eux ?
Au delà des affinités que nous avons avec certains acteurs des festivals que tu cites (auxquels on pourrait ajouter d’autres comme Infamous, Serendip, l’Étrange Festival ou Présences Électroniques pour ne parler que de la région dans laquelle nous sommes) nous ne cherchons pas vraiment à nous situer par rapport aux autres mais uniquement par rapport à nos désirs. C’est un peu la richesse de ce type d’activité ou d’activisme : fais le toi-même !
Ça ne dit pas que ce que les autres font ne nous plaît pas, loin de là. A vrai dire, on est même plutôt ravis qu’il y ait d’autres manifestations, ça élargit la gamme de ce qui est proposé par ici, c’est plutôt bon signe, c’est vivant et ça nous permet d’aller à des concerts pour les écouter, sans forcément les organiser !

Sonic Protest est lié à la salle des Instants Chavirés à Montreuil et à la boutique Bimbo Tower à Paris. Ces lieux sont le carrefour des rencontres ? C’est le bistro, pour faire des brèves de comptoirs qui vont déboucher sur une programmation improbable ?
C’est sûr que le bistro a fait office de premier bureau pour nous et que c’est là qu’a été, entre autre, trouvé le nom. Imaginer des programmations en ayant un état de conscience modifié à la bière nous a sûrement facilité la tâche pour nous autoriser des croisements inattendus, prendre des risques ou oser des invitations à des artistes qu’on pourrait imaginer un peu lointains. On va dire qu’aujourd’hui on a pris le pli et que nous ne sommes plus obligés de nous infliger ces tortures pour faire avancer le projet. Reste l’idée de prendre plaisir à faire tout ça et effectivement le festival est un lieu virtuel de rencontres puisque s’y croisent des artistes qui jouent sur des scènes assez éloignées les unes des autres. Le tout se déroule dans des lieux assez variés et l’équipe agrège des personnes de divers horizons, on voit même des couples se faire et se défaire et nous attendons avec impatience le premier bébé Sonic Protest issus de deux personnes qui se seraient rencontrées lors du festival. Il est peut être né sans qu’on le sache d’ailleurs, si vous en savez plus que nous à ce sujet, manifestez-vous, merci.

@ Plus Instruments, Photo de Hervé Goluza

Comment se prépare la programmation ? La tête d’affiche, les (re) formations inédites (Plus Instruments, Palais Schaumburg, The Dead C…) ? Bref la cuisine Sonic Protest est élaborée à quelle sauce ? Quels sont les choix incontournables qui doivent être présent dans le programme et ainsi donner la couleur du festival ?
On fonctionne plutôt de manière intuitive, mais nous passons beaucoup de temps à retourner dans tous les sens toutes les pistes auxquelles on pense pour trouver ce qui, au bout du compte, nous semble cohérent dans la variété et l’ouverture, quelque chose qu’on sera heureux de montrer. On écoute beaucoup de disques, on lit beaucoup de fanzines, blogs etc et on va à beaucoup de concerts et quand des choses attirent nos curiosités sans fond (mais pas sans fondement), on tente le coup. Vu nos âges (la toute petite quarantaine), il y a forcément des choses d’hier, d’aujourd’hui et de demain. On aime bien l’idée de proposer large, de faire des mélanges inavouables qui mettront en valeur chacun des projets invités. On essaye de partager la programmation entre des musiciens mythiques qui n’ont jamais arrêté de travailler dans l’ombre depuis des années. Parmi tant d’autres, on peut citer Brainbombs, Tony Conrad, The Dead C, Jac Berrocal, The Red Krayola, Keiji haino, Peter Brotzmann etc. Du point de vue de la jeune génération d’ici, sans pouvoir tous les citer, même si on aimerait, Scorpion Violente, Yann Leguay, France, L’Ocelle Mare ou Vomir. Il y a aussi de jeunes artistes venus des 4 coins du monde avec par exemple Torturing Nurse qui nous viennent de Chine, Balinese Beast de Grèce, Lietterschpich d’Israël ou Goz Mongo Alliance de Suède. On essaye de réfléchir au rapport entre la programmation et les salles (toutes très différentes) avec lesquelles on travaille. En ce qui concerne les reformations, elles existent déjà quand on contacte les musiciens (Palais Schaumburg, Flipper, Ramleh, Club Moral, Fall Of Saigon etc), nous ne passons pas commande à des musiciens pour qu’ils viennent jouer un projet qu’on aurait aimé voir dans le passé.

Dans la programmation, il y a pas mal de musiques expérimentales, exigeantes. Finalement, faire venir un large public vers ses musiques est-il pour vous un des challenges ?
On part de l’idée que tout est musique puisque John Cage l’a dit (à peu près) et qu’il en connaissait un rayon sur le vélo. C’est un point de vue qui décomplexe sacrément et qui permet de ne pas trop se poser la question de ce qui est musique ou bruit, de ce qui est joli ou pas, on essaye de faire comme si on était au XXIe siècle et de mettre plutôt en avant des choses qui font appel à l’émotion en premier lieu, quelles que soient les formes choisies par les artistes.
Sans prosélytisme, nous aimons partager les choses qui nous plaisent, transmettre le plaisir de la découverte. Nous espérons susciter le désir des curieux et vu qu’on vit dans une grande ville, on est contents de voir qu’ils/elles peuvent être nombreux, parfois. On essaye de décloisonner le plus possible les différentes scènes musicales (à notre goût trop étriquées) en mélangeant des choses expérimentales ardues et des choses plus accessibles, le tout sans faire de compromis. Juste parce que ça nous intéresse comme ça. L’intérêt premier reste la singularité des artistes invités (peu importe dans quelle case ils sont d’habitude rangés. Et c’est plutôt excitant de les faire découvrir à un plus large public.

Faire bouger le public parisien est aussi un challenge. Par exemple pour certains concerts aux Instants, il y a une trentaine de personnes. Le même concert au centre Beaubourg, c’est complet. Pas « trop » la haine ?
Côté « La Haine », jusqu’ici tout va bien mais la séparation physique et psychologique Paris/Banlieue reste un vrai obstacle à la mobilité, c’est toute l’affaire. Dans l’exemple que tu donnes, il faut bien préciser une chose: Les Instants Chavirés se situent à Montreuil (à deux pas du métro!), et le gros du public parisien ne passe pas le périphérique! C’est bien malheureux mais c’est la réalité. On le voit bien quand on organise nos soirée à la périphérie de Paris (St Ouen, Montreuil, Pantin), le public est moins nombreux qu’au centre de Paris. Mais ça ne nous décourage nullement et on continuera à travailler avec cette banlieue proche. D’ailleurs Il semblerait que les choses bougent un peu à ce sujet, des endroits comme celui où est installé le Cirque Électrique sont assez intéressants, par exemple : le périphérique a été recouvert et le lien se fait un brin plus naturellement entre le XXe et Les Lilas. Face à ces constats, on ne peut que dire qu’il y a des chouettes lieux partout et nous, on va où on peut. Enfin, pour revenir à ton exemple je nuancerai sur la possibilité d’une même affiche entre ce qui est présenté aux Instants Chavirés et au Centre Pompidou, ça ne doit pas arriver tous les quatre matins : le premier fait office de laboratoire quand le second œuvre en tant qu’institution, deux fonctions assez différentes. Ils ne travaillent usuellement pas avec des artistes de notoriétés équivalentes et ne disposent pas non plus des mêmes puissances en terme de communication…et ça aussi, ça change tout !

@ Affiche réalisée par Cizo

L’édition 2013 a été étonnante. Une programmation éclectique (concerts, expos, perfos, ateliers, massages…) dans divers lieux à Paris, banlieue, mais aussi en province, en Suisse et en Belgique. La petite entreprise Sonic Protest est-elle en train de déborder de l’œuf (le visuel de l’affiche) pour devenir un grand coq ?
Le projet s’élargit effectivement sur le fond et sur la forme. Notre envie de partager concerne d’autres domaines que le concert et ça nous semble aller dans le bon sens, cette ouverture autour des expérimentations sonores au global. La mise en circulation des projets vers d’autres villes nous a semblé assez naturelle aussi. On fait partie d’un réseau informel de ceux qui se bougent en Europe et c’est un bon moyen de garder contact que de faire des choses ensemble. Ça permet évidemment de mutualiser des coûts lourds comme des billets d’avion pour des artistes qui viennent de Chine et ça évitent qu’ils ne viennent que pour une date exclusive à Paris. On ne cherche pas trop ça, justement, l’exclusivité. La singularité, plutôt. En tout cas, c’est certain que ça fait beaucoup plus de choses à organiser, dont pas mal qu’on apprend sur le tas, comme les expos. Ca fait partie du côté plaisant et foncièrement anti-routine de cette activité-là, du moins telle qu’on la pratique.

@ Desalvo, Photo de Yann Le Flohic

Vous pouvez nous parler de la préparation d’un concert de rock dans une église située dans le cœur de Paris, avec concerts, vente de disques et un bar –avec de l’eau bénite ?-. Le prêtre est un fan de rock ?
On travaille à l’Église Saint-Merry comme dans chaque autre salle. Nous gardons évidemment à l’esprit les spécificités du lieu où nous sommes pour éviter tout débordement qui pourrait nuire à cet espace précieux. Précisons que le public apprécie grandement de pouvoir assister à des concerts dans ce cadre exceptionnel et se comporte plutôt bien. Le prêtre n’est pas forcément un fan de rock, mais c’est quelqu’un de très ouvert qui a travaillé avec Steve Lacy par exemple, qui a produit une installation vidéo dans le cadre de Nuit Blanche et cette paroisse a beaucoup de particularités qui la distinguent des autres : elle est gérée par les paroissiens eux-mêmes et est très accès sur la diffusion et la pratique artistique. Y sont hébergés, entre autre, les Rendez-Vous Contemporains, animés par Frédéric Blondy et Margueritte Lantz, une série de concerts remarquables ou l’Orchestre ONCEIM qui travaille autour de l’improvisation et de l’expérimentation à plus de 25 musiciens ! Bref, c’est assez étonnant mais il se trouve que c’est un endroit où nous jouissons d’une belle liberté.

Comment s’est passé la mise en place du concert de Red Krayola? Une sono électrique dans une église, c’est un challenge, même pas peur ?
Nous amenons toujours une sono à l’église, pas vous ? On cause du projet avec ceux qui nous accueillent là-bas et n’avons jamais eu le moindre bâton dans les roues, au contraire. Une part de l’équipe réunie autour du curé considère que c’est un lieu pour tenter des choses, alors on tente, mais pas le diable, bien que le tympan de St-Merry soit orné d’un Baphomet qui vaut le détour. Après, la mise en son de ce type d’espace reste compliqué, c’est vraiment fait - et bien fait - pour amplifier la voie, les orgues ça se complique nettement avec des sources amplifiées. Ça reste un sacré contexte de jeu pour les musiciens, certains s’en emparent, d’autres jouent là comme ailleurs.

@ Dead C, Photo de Paskal Larsen

Après une semaine intense, quelle en sont les meilleurs récompenses? Quelques petites anecdotes de l’édition 2013 ? Et des autres éditions si vous en avez en tête.
Après onze jours de festival, nous sommes ravis que ce soit fini, c’est une récompense en soit : on a le plaisir du p’tit coup d’œil dans le rétro, on voit la longue route parcourue entre le moment où les choses s’imaginent et la réalisation concrète de tout ça. Quand, comme cette année, il y a des retours très positifs de tous les gens que ça concerne (publics, artistes, équipes, médias, partenaires), ça valorise aussi tous les efforts, ça donne un sens précis à l’action. Les concerts en tant que tels sont aussi une belle récompense (du moins certains) et voir jouer, par exemple, The Dead C à Sonic Protest était un moment précieux. Il y a aussi tout ce qui ne se voit pas sur scène, les onze jours passés en équipe quasi 24/24, précédés de mois passés à préparer le tout avec enthousiasme, même dans l’adversité. C’est agréable aussi de retrouver des gens à cette occasion-là, des auditeurs/spectateurs qu’on croise principalement sur le festival, ceux qui se déplacent d’ailleurs, etc. Pour les anecdotes, on s’appelle, c’est délicat de laisser des traces écrites.

Après 9 années intensives, qu’est ce qui vous motive « encore » à continuer, à garder le cap et toutes ses envies pour faire sortir le public de chez lui ?
Ça fait dix ans qu’on le fait avec la même envie de partager des super moments lors de super concerts ou de superbes expositions et ça continue de se passer comme ça. Super. Tout ça a pas mal bougé, pas tout le temps dans la joie mais le projet a pu évoluer d’une manière qu’on assume puisqu’on la décide. Ça reste une aventure gérée plutôt collectivement, avec ceux qui sont là, et le plaisir du faire-ensemble est très important. Nous sommes loin d’avoir fait jouer tous ceux qu’on sait déjà qu’on aimerait présenter, alors imagine tous ceux qu’on ne connaît pas encore ! Et puis on est contents que quelques milliers de personnes choisissent de venir à Sonic Protest plutôt que de rester devant la télé, c’est toujours ça de pris.

Vivement l’édition 2014 ? Il y aura un feu d’artifice pour fêter la 10ème édition ? Vous allez faire re-vivre Sun Ra et lui donner carte blanche dans une église ? Dans l’absolu, même s’ils sont morts, vous aimeriez faire jouer quels artistes ?
Tu m’as l’air d’avoir compris le principe, comme on disait plus haut, si t’as des envies, même si elles ne semblent pas facilement réalisable, juste fais le toi-même ! Le fantôme de Sun Ra? Bonne idée, en quartet avec Sun Plexus ou avec Sun City Girls ? Nos liste de souhaits, on les garde au frigo mais c’est vrai que parmi les artistes plus anciens qui nous intéressent, certains sont décédés avant qu’on ait pu les contacter (Lux Interior des Cramps, Hans Reichel...) alors faut qu’on fasse gaffe. Si on pouvait réanimer les morts, j’imagine qu’on proposerait quelque chose à Derek Bailey, Mike Kelley, Annick Nozati, David Tudor et son ami John ou Yoko Ono.

Si vous avez des commentaires, messages et humeurs à formuler à nos lecteurs et lectrices c’est ici.
Lisez des fanzines, écoutez des radios libres, achetez des disques (et des K7!), faites des groupes, faites des labels, allez aux concerts! Faîtes vite ou pas, mais faîtes le. N’ayez pas peur et venez nombreux. Sinon, pour chaque édition du festival, nous publions une compilation double cd glissée dans une pochette de 45T avec des titres (pour la plupart inédits) de tous les artistes qui se produisent au festival. On peut se la procurer via le distributeur Métamkine ou par le biais de la boutique Bimbo Tower pour une somme modique!

@ Subtle Turnhips, Photo de Hervé Goluza

Photo en intro: @ A.H. Kraken, Photo de Arthur Dressler



www.sonicprotest.com/
bimbo.tower.free.fr/
www.instantschavires.com/

auteur : Paskal Larsen - pjulou@free.fr
interview publiée le 21/11/2013

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