26/09/2017  |  4874 chroniques, 162 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 22/09/2017 à 10:32:39
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Norma Loy : Toujours debout !


Septembre 2016

Dans le style cold, électro indus et dark folk, à l’atmosphère surréaliste en copie noir et blanc, la musique de Norma Loy est flamboyante. Elle ouvre tant de portes à l’imaginaire et à la réflexion.
Toujours debout, tel pourrait être le slogan de Norma Loy. Formé à Dijon en 1981, Norma Loy prouve avec son nouvel album Baphomet, qu’ils sont « encore » bien vivants. Non, ils n’étaient pas le 13 novembre 2015 au Bataclan, par contre cette date leur laisse des séquelles, d’où le morceau « 13 Novembre » avec ses mots (écrits trois jours après les attentats) qui résonnent dans notre tête : « Si tu descends dans la rue/La rue est rouge, rouge sang (…)-Ta belle amie, ton bel amant/Plus rien ne bouge ». Oui, en 2016 Chelsea (voix, effets) et Usher (synthé, piano, samples) ont encore beaucoup de choses dans le ventre à nous offrir, ils sont plus que jamais très inspirés. Ils répondent à nos questions.


Comme renait de ces cendres, après 10 années d’activité intensives dans les années 80’s, puis 18 années de sommeil sous l’enseigne Norma Loy, vous réapparaissez en 2009 avec l’album Un\Real et aujourd’hui l’album Baphomet. Qu’est ce qui vous a motivé à remettre le couvert ?
Chelsea : Tout d'abord entre Attitudes (1991) et Un\Real (2009), nous n'étions pas totalement inopérants puisque diverses productions ont été éditées (Open your Mind (1997), DYNA (1999) The Rebirth (2007), Message from the Dead (2009)). Le successeur d'Attitudes, qui était de nature très rock, n'est jamais sorti, bien que beaucoup de titres aient été composés à cet effet. Le titre Baphomet Sunrise est en quelque sorte à l’origine de cet album mais il est bien antérieur à celui-ci. Nous l’avions joué pendant la tournée de Un/Real et il faisait partie d’une série de morceaux restés à l’état de maquettes (avec Freak, Apocalypse, Les fleurs, Je me rappelle. Nous trouvions dommage que ces titres restent à l’état d’ébauches. Au départ nous étions partis sur l’idée d’un maxi 45t et puis nous avons été pris par l’inspiration et beaucoup de nouveaux titres sont sortis très rapidement. Nous ne faisons pas les choses par prédétermination ou par calcul, l’idée de l’album s’est imposée à nous de façon très naturelle. Bien sûr, il a fallu ensuite retravailler les chansons et elles ont beaucoup évolué au fur et à mesure des différentes versions et des mix. Une seconde raison, c’est un concert que nous avions joué à Genève en septembre 2010 ou nous n’étions que tous les deux. Nous avons voulu retrouver cette forme épurée. C’est d’ailleurs durant ce show que nous avons interprété Je me rappelle qui est une adaptation de I Remember de Suicide, mais avec un texte se référant à Georges Perec (son livre : Je me souviens) qui parle de notre adolescence à Troyes, quand nous étions encore au Lycée et que nous commencions à faire de la musique et des parutions d’ouvrages de poésie ou de textes en cut-up.

Malgré tout, sept années séparent Un\Real de Baphomet. Que s’est-il passé pendant ses sept années ?
Chelsea : Je me suis tout d’abord reconstruit après un passage assez difficile puis j’ai entrepris des études en sciences de l’information et cela m’a beaucoup accaparé. Mes activités artistiques étaient plus au moins au point mort, à part une série graphique sur le thème de la pornographie dans le style de mon travail avec Bazooka/Un regard Moderne. C’est une situation assez récurrente chez moi, j’alterne entre des périodes de grande production et de creux total. C’est un peu bipolaire mais cela doit être nécessaire pour renouveler mon inspiration.
Usher : Cette période de sept années fut extrêmement fructueuse pour ma part. J’ai en effet enregistré et surtout le dernier Die Puppe, A Doll’s House pour Kamisori, puis fondé BLACK EGG qui a sorti deux albums (Legacy from A Cold World puis Mélencolia) ainsi qu’un EP (Brotherhood) que aufnahme+wiedergabe (Berlin) ainsi qu’un CD Songs of Death and Deception chez UPR. Parallèlement à cela, j’ai initié l’expérience Adan & Ilse dont le cycle (5 albums et un EP) s’est achevé cette année avec un album Chirurgie Plastique où je me suis souvenu de Kraftwerk mais aussi de Jacno. Tous ces travaux m’ont permis de rencontrer Pedro HIV+, Normotone, Vera, Peter Rainman, Sebastien Faits Divers, Porl King, ou de renouer avec Mika Chrome. J’ai aussi sorti des albums très expérimentaux (Heal Heathen ou Withdrawal Strategies) et d’autres en collaboration avec Mnomized (The Color Thieves), Wehwalt, Osiris Module ou Zreen Toys (Der Traum).

Vous pouvez nous raconter comment c’est construit l’album Baphomet ? La couleur musicale, les thèmes que vous vouliez aborder, le choix du titre ?
Chelsea : Baphomet n’est pas un concept album en tant que tel, ce n’est pas une suite d’histoires ou de considérations ayant forcément des liens les uns avec les autres, le lien existant entre les titres c’est celui de notre appréhension du monde et de nos ressentis intimes ou réactifs à l’environnement dans lequel nous sommes immergés (la base de toute activité artistique en somme). Ce disque se situe donc dans la droite ligne des albums précédents avec des thématiques communes et constitutives de notre identité : l’illusion du réel, le contrôle des consciences, les territoires psychiques et magik [désigne un système magique, terme utilisé par Aleister Crowley-NDLA], La voie du rêve [appellation de traditions shamaniques-NDLA-] , un certain questionnement existentialiste, les relations entre plaisir et souffrance, la révolte… ce sont surtout des questionnements qui utilisent la méthode « paranoïa-critique » chère à Salvador Dali, qui ne prétendent pas apporter de solutions toutes faites, de « prêt-à-penser » mais qui expriment des points de vue ou projettent des « images-symboles ». Baphomet Sunrise qui donne son nom à l’album est issu d’un rêve très particulier, un rêve-monde. Du point de vue de Carl Gustav Jung on pourrait parler d’une forme archétypale ou du point de vue magik d’une vision. J’ai pratiquement retranscrit mot pour mot ce qui m’a été confié et puis j’ai cherché à en comprendre le sens par l’intuition et aussi en effectuant des recherches sur ce terme très ambigu. La composition musicale a suivi à peu près le même chemin. C’est vrai qu’il donne une certaine couleur globale à l’album qui se construit de fait sur des notions d’affinité, d’opposition et de complémentarité (yin/yang), d’autant plus qu’il se situe en miroir avec Kundali Rising sa parèdre qui vient clore le disque. Ces deux titres se renvoient l’un à l’autre et forment une boucle, comme une sorte d’Ouroboros (le serpent mythique qui se mord la queue). Il est en effet question d’alchimie, et c’est cette acceptation du Baphomet qui nous intéresse, et non pas l’imagerie sataniste qui ne nous concerne pas (et avec laquelle nous sommes en opposition). Le Baphomet en soleil levant est une représentation ésotérique hermétique (Là haut, comme ici-bas), elle exprime la nécessité (intérieure) d’unir les forces opposées afin d’atteindre l’unité, l’illumination, qui sauvera ce monde de la perte. L’interne s’appliquera à l’externe. L’animalité et le spirituel doivent s’unir dans l’harmonie : c’est le sens de la représentation la plus connue de Baphomet donnée par le dessin effectué par Eliphas Lévi dans son ouvrage Dogmes et rituels de haute Magie. C’est un symbole du nécessaire équilibre. La figure de la tour, dans la seconde partie, renvoie à une carte du tarot (La maison Dieu) ; elle précise l’impératif de cette mise en garde : conflit (opposition) le monde ancien, celui dans lequel nous vivons et qui est profondément malade, doit être détruit et il doit changer pour se reconstruire sous peine de catastrophe irrémédiable. La Magie c’est l’art de déplacer les fréquences de la perception, on peut utiliser certaines formes de rêve pour cela, des sons, des vibrations. Baphomet est un nom opérationnel.

L’album possède un son étonnant. Plus électronique que par le passé. Je sais que vous en êtes très satisfaits. Pouvez-vous nous raconter votre chemin qui part du son after punk/rock et indus au son plus électronique et ambiant ?
Chelsea : Il y avait déjà cette approche sur une bonne moitié de l’album précédent, celle en fait ou nous ne sommes que deux. Cette configuration restreinte nous oriente naturellement vers cette forme. Ca d’ailleurs été toujours plus ou moins le cas : Willpower et Ghost Rider sur l’album Attitudes sont de cette nature, pas mal de titres anciens figurant sur Message From The Dead aussi. Il ne faut pas oublier non plus qu’avec Coït Bergman [groupe pré-Norma Loy-NDLA], nous avons joué à la fin des 70’s sous forme d’un duo synthé/orgue/chant, ce sont les racines de Norma Loy. Le coté punk, ce serait plutôt celui de Metal Radiant (une autre de nos incarnations en 1977). Usher travaille depuis toujours avec les séquenceurs et les synthés, une grande partie de sa production solo est basée la dessus.
Usher : En effet, tous les projets dont j’ai parlé tout à l’heure font la part belle à l’électronique, et le fait de nous être repliés sur une formule à deux ou trois est venu amplifier cette tendance. Auparavant nous fûmes toujours un groupe avec batterie, à part Coït Bergman, ici ce sont les boites à rythme qui ont remplacé cet élément. Pour le reste notre inspiration est toujours ce qu’elle fut mais on perçoit ici davantage notre goût pour la musique minimale et électronique des années 80, passée à travers le filtre de nos obsessions et des souvenirs qui constituent notre enveloppe sonore.

Sur l’album il y a le titre 13 Novembre. Chelsea, tu peux nous en dire plus sur le besoin d’écrire sur cette triste soirée ? Depuis il y a eu l’attentat du 14 juillet à Nice. Que t’évoque cette période trouble de notre histoire ?
Chelsea : Il se trouve que dans le cadre de mon travail j’ai du intervenir sur le traitement photographique d’images de ces jeunes victimes, c’était très dur pour moi émotionnellement. Je vits pas loin des lieux frappés par les attentats, comme tout le monde j’ai été choqué bien sur, j’ai également été frappé du fait que beaucoup de monde se trouvait en lien plus ou moins proche avec une des victimes de cet acte monstrueux. Je ne suis pas du tout étonné par l’ «évolution» actuelle du monde, cela fait très longtemps que nous prédisons la déliquescence des structures sociétales et des courants de la pensée dominante. Quand aux religions notre discours n’a jamais varié à ce sujet, nous considérons que ce sont des conglomérats politico-économiques de contrôle des consciences, les religions sont le cancer de la spiritualité. l’Etat Islamique s’inscrit parfaitement dans cette lecture.

Finalement on était plus libre dans les années 80’s, alors que la musique indé était plus sombre (cold, gothic) que maintenant (psyché, garage, pop). Que peut-on souhaiter aux enfants des 10 prochaines années ?
Chelsea : Nous avons beaucoup perdu sur le plan des libertés fondamentales. Je souhaite que les enfants des temps futurs mettent en œuvre le message de prise de conscience et d’éveil de Baphomet tel qu’explicité plus haut.
Usher : Surtout nous avons perdu les dimensions d’espoir et d’insouciance propres aux années 80. Tout était encore possible et l’essentiel de la production musicale de cette époque hante encore la nôtre. Sur le plan de la musique, celle-ci était encore une valeur sacrée, essentielle, on se battait physiquement entre membres des différentes chapelles, on attendait avec impatience la sortie des albums des groupes précurseurs, on pouvait fonder sa vie et ses valeurs à partir de la musique. Aujourd’hui elle n’est plus qu’un objet de consommation, elle a perdu sa brillance fétichiste, à de rares exceptions près. Sans parler de l’ « esprit » qui n’est plus le même, et au fond n’existe plus que chez ceux qui ont connu et vécu cette période.

Je sais que vous êtes très fan de Suicide. Alan Vega nous a quittés le 16 juillet dernier. Que représente cette disparition pour vous ?
Chelsea : Suicide est une influence majeure pour nous, outre le fait qu’Alan Vega soit à l’origine du nom Norma Loy. J’ai éprouvé une profonde tristesse à l'annonce de la disparition d'Alan Vega, une inspiration continue pour moi. Il constituait l'incarnation de l'exemple à suivre. Je regrette de n'avoir pu échanger davantage avec lui, il se montrait très accessible et profondément huma(i)n(iste). Le temps n'avait pas altéré sa révolte et son refus des compromissions. Norma Loy s'est toujours réclamé de l'héritage de Suicide, et nous avons à de multiples occasions repris des titres de leur répertoire.

Sur Baphomet il y a justement votre reprise Blue Moon et sur Je Me Rappelle, un son, une mélodie très Suicide/Vega. C’était un besoin vital pour vous de rendre à un moment donné dans votre carrière, votre hommage au groupe Suicide ?
Chelsea : Comme je viens de le dire nous avons édité des reprises de Suicide à de multiples occasions : Cheerie (sur PPHZ (1984)), trois versions de Ghost Rider (une sur la version cd de Sacrifice/T.Vision (1987), une sur Attitudes (1989), une sur la ré-édition de One/Psychic Altercation et Cheerie Dream sur la ré-édition du label Infrastion de Rebirth (une version mélangeant Cheerie, Girl et Dream Baby Dream). Il y aussi des versions live qui trainent ça et là (par exemple une vidéo sur notre site Normaloy.net) C’est donc plutôt une constante chez nous !
Usher : Je Me Rappelle est une version de I Remember augmentée de nos souvenirs adolescents, comme l’avait dit Chelsea. Le minimalisme pulsionnel et la fulgurance vocale et Suicide nous ont toujours fascinés, et c’est encore le cas aujourd’hui. Le premier album de Suicide est comme un chef d’œuvre absolu dont on s’inspire et dont on rejoue les titres inlassablement comme lorsque les élèves copiaient les œuvres des maîtres à l’époque classique.

En ce moment tous les groupes sortent leurs disques en vinyle. Vous enfant des années fin 70/80 qui sortiez auparavant vos disques en vinyle, vous sortez Baphomet qu’en CD. Pourquoi ?
Chelsea : Très simplement, d’une part on ne nous l’a pas proposé et d’autre part le cd ne tiendrait pas sur un simple vinyle. C’est d’ailleurs fort dommage parce que j’adore l’objet disque (33t ou 45t) que trouve bien plus beau qu’un cd. J’essaye d’apporter une plus-value en imposant des livrets et un packaging conséquent pour nos albums. De toute façon la question ne va plus se poser très longtemps encore car la dématérialisation gagne du terrain. A ce rythme on ne pourra peut-être plus qu’écouter des titres caché dans un Pokemon virtuel.
Usher : Nous aurions en effet préféré un vinyle, il n’est d’ailleurs pas dit que ça ne se fasse pas si les ventes de cd sont excellentes. Ceci dit encore une fois nous faisons en sorte que nos cd gardent ce côté « fétiche » avec des images, des signes et des messages particuliers.

Si vous avez des choses à évoquer, qui vous tiennent à cœur, et qui n’ont pas été posés dans mes questions, c’est ici.
Nous préparons actuellement une série de trois vidéo-clips pour accompagner la sortie de Baphomet : Strange Summer, 13 Novembre et (This is the Sound of) Apocalypse. Les prises de vues sont terminées, nous sommes actuellement en phase de montage et de post production pour une sortie prévue courant septembre. Le tournage a été effectué par Laurent Calmes qui a déjà produit la plupart des films existant sur le groupe, il en assurera la réalisation. Le bernois Normo Tone effectue en parallèle une version de Apocalypse. Coté musical deux projets destinés à des compilations d'hommage fort en vogue ces derniers temps sont prévus : une reprise d'un titre de Minimal Compact et une d'Alain Bashung (Bijou Bijou). Une ressortie « extended » grand format et couleur du coffret Mecanik BBs (26 visuels de Reed 013 + bande son d'Anthon Shield) sorti en 1984 sur CPM Rcds est en préparation sur une maison d'édition américaine.


Chronique de l’album Baphomet ici

Interview de Norma Loy (en 2010) ici

Interview de Reed 013 (nom d’artiste de Chelsea pour son travail photographique) ici

Photo @ visuBsep

fr-fr.facebook.com/NormaLoyOfficiel/
normaloy.net/

auteur : Paskal Larsen - pjulou@free.fr
interview publiée le 24/11/2016

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