26/09/2017  |  4874 chroniques, 162 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 22/09/2017 à 10:32:39
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The Somnambulist : Hors du mur




Le nom du groupe fait référence au somnambule du film muet « Le Cabinet du Docteur Caligari ». Il colle à merveille à la musique surréaliste, cinématographique en noir et blanc de ce groupe étonnant, qui vient de sortir un magnifique troisième album nommé « Quanton Porn ».
Parti de l’Italie pour venir s’installer à Berlin, sur les cendres d’une certaine époque underground (pour plus d’info, lisez l’excellent ouvrage « Berlin avant la techno » de Frédéric Cisnal), le groupe The Somnambulist compose une musique à tiroir où les (trans) genres du type rock cabaret, gothique, jazz, indus, post punk, world, blues, pop, heavy prog, psyché et les BO de films font bon ménage. Menés par la voix théâtrale et multi couleur (façon Frank Zappa et Tom Waits) de Marco Bianciardi, les trois albums de The Somnambulist sont des œuvres échappées du temps. Marco répond à nos questions.



Tu peux en quelques mots nous raconter comment vous vous êtes rencontrés, et ce qui vous a motivé à créer le groupe ?
L'idée du groupe est née quand j'ai décidé, juste avant que je déménage à Berlin, après des années de travail en tant que batteur et guitariste en Italie dans divers groupes, de commencer à écrire et à chanter mes chansons. Le projet au départ s’appelais Hotel Ambiente et sous ce nom j'ai publié un premier EP en 2007, enregistré en Italie avec le bassiste Giulio Burroni et le batteur Lorenzo Marzocchi. Trois ans plus tard, au moment de la publication du premier album Moda Borderline, enregistré à Berlin, le violoniste Rafael Bord et le batteur Marcello Busato ont rejoint le groupe, renommé à cette occasion The Somnambulist. Avec cette formation, nous avons joué en tournée jusqu'en 2011 et enregistré le deuxième album Sophia Verloren. Par la suite, au cours des travaux préparatoires pour le troisième album, Thomas Kolarczyk nous a rejoint à la basse et divers percussionnistes se sont succédés.


Tu as quitté l’Italie pour vous installer en Allemagne à Berlin. Pourquoi ce choix ? Est-ce un choix vital pour la survie du groupe ?
En général, je pense que ça dépend des objectifs qu'un musicien décide d’obtenir et si ces objectifs sont réalisables ou non dans son pays d'origine. Personnellement et probablement pour mon incapacité après dix ans de travail en Italie, j’étais encore trop loin d'atteindre mes objectifs, alors j'ai décidé de me donner une autre chance ailleurs. Pour être clair, mon objectif a toujours été de survivre en gagnant mille euros par mois avec ma musique, sans la baisser à aucun compromis artistique. Aujourd’hui, après avoir travaillé dix ans en Allemagne, je suis un peu plus proche de l'objectif que je ne l'étais après dix ans de travail en Italie.


Pour trouver l’inspiration, Berlin est-elle la ville idéale ?
Oui, Berlin est sans aucun doute une source d'inspiration pour notre musique. Mais dans le cas spécifique de The Somnambulist, il s’agit du fantôme d’un Berlin qui n'existe plus, ou qui n’a peut-être existé que dans un idéal. Il est clair que la musique de notre groupe a ses racines dans la pop expérimentale qui a été développée ici au tournant des années 70 et des années 80, et pour la même raison, nous avons des difficultés à intégrer notre musique dans la scène indépendante actuelle de cette ville, qui suit une direction tout à fait différente.


Le style musical du groupe mélange plusieurs influences et horizons : Rock cabaret, gothique, BO de films, jazz, blues, pop, psyché… Comment vous faites pour sortir sans cafouillage de tous ses styles qui peuvent se retrouver dans un même morceau ? Vous vous isolez dans une pièce hermétique à « l’extérieur sous influence » ?
C’est une chose difficile à expliquer. Je dis, ça soit être dût à l'expérience quotidienne d’écrire et de jouer. Sous n’importe quel angle, si on essaye de voir la question sur le style du groupe, il reste toujours quelque chose de mystérieux et d’insaisissable et nous aimons que ce doute reste en suspens. Ainsi, non seulement chaque auditeur sera toujours libre de trouver de nouvelles réponses aux questions que nos chansons posent. Nous aurons toujours un puits sans fond à offrir sur les possibilités à explorer dans la musique, avec liberté, ouverture d’esprit. L’expression est riche ! De plus, respecter le public, en lui offrant quelque chose qui est au moins le résultat d'un travail sincère et au-delà des goûts musicaux. Je pense que tous ceux qui aiment la musique dans un sens universel, qui reste ébloui par la beauté de toute la musique qui a été développé sur la Planète Terre au cours des dix mille dernières années, peuvent voir se refléter leur spectre émotionnel dans ce paysage sonore immense. Voilà pourquoi je crois qu'il est pour nous une façon naturelle de nous exprimer dans la musique, et pourquoi nous sentons comme limitant et frustrant l’idée de penser en termes de genre et de style. Si nous devons lier à un genre spécifique, alors il doit émerger spontanément de ce que nous jouons et être inédits, par la force des circonstances. Si nous n’étions pas en mesure de le faire, il voudra dire que nous n'étions pas assez bon, mais nous aurons eu le plaisir et la fierté d'avoir au moins essayé de faire quelque chose de nouveau. Sans oublier qu’il n'y a actuellement pas besoin d'un autre groupe avec un style reconnaissable, il y a déjà beaucoup !


Une des particularités du groupe est ta voix, qui a beaucoup de relief. Berlin, ville à bière, pas trop dur de ne pas en abuser au risque d’abimer ta voix ?
Le froid est pire que la bière. Malheureusement, je ne fais pas autant de travail sur la voix que je devrais. Ce serait un rêve d'être en mesure de trouver le temps et assez de concerts pour travailler tous les jours sur la voix. Je n’ai jamais pris de leçons et je ne sais rien sur la technique vocale, tout ce que je sais est que je dois faire le plus de pratique possible, de manière à être toujours prêt à trouver une sorte de concentration que je ne peux pas expliquer. Mais il est un mécanisme qui se déclenche seulement si je chante une chanson écrite spécialement pour le déclencher. Pour cela, il y avait la nécessité de commencer à écrire des chansons d'une certaine manière. Le cercle « voix-chanson-voix » est un phénomène qui s’est auto-alimenté lorsque j'ai trouvé un nouveau lieu dans ma tête.


Par rapports aux précédents disques, sur Quantum Porn, ta voix à des effets proches de celle de Frank Zappa. C’est un artiste qui t’inspire ?
Oui, non seulement musicalement, mais surtout sur le plan politique et comme un exemple de dévouement complet à la musique. C’est vrai, son fantôme est apparu dans ma bouche sur quelques chansons. Notre son est généralement tout à fait différent, mais nous partageons avec lui le sens de la liberté de se rapporter à la musique, comme un continent qui transcende les genres et le langage humain.


Parle nous du nouvel album Quantum Porn, quel en est son concept ?
A bien des égards, Quantum Porn est une odyssée. Pour nous, il représente cinq années de travail ininterrompu et de nombreux sacrifices. Pour le moment, il est difficile de te donner une opinion personnelle sur le disque. Nous l'avons réécrit, réarrangé, réenregistré, remixé tant de fois qu'il est difficile d’avoir une vue d'ensemble. Musicalement, nous sommes extrêmement satisfaits. Le résultat reflète parfaitement ce que nous avions imaginé avant de l’enregistrer. Moins pour la production, car il a fallu deux ans pour trouver des moyens de faire un autre album après Sophia Verloren. Si la société de production qu’on avait trouvée avait respecté les accords, nous aurions publié Quantum Porn en 2016 avec le premier single, et peut-être qu’on travaillerait déjà sur un nouveau disque, au lieu d’avoir perdu une autre année et demi à refinancer et réorganiser tout le travail à partir de zéro. Mais c'est aussi pourquoi nous sommes particulièrement fiers de le faire sortir. Nous sommes sûrs que plus de temps a conduit à un meilleur résultat. Un groupe autofinancé et autogéré comme le nôtre est condamné à ne pas être en mesure de laisser passer trop de temps entre ses albums, pour au moins garder une attention constante. Il est donc naturel de ne pas penser à mettre en œuvre des projets trop longs et complexes. Mais nous avons été forcés par les circonstances à traiter minutieusement chaque détail de la production de Quantum Porn, un peu comme si les forces du chaos, sorte de major label cosmique, nous avaient donné plus de temps, d’idées et d’énergie pour créer quelque chose au-delà des limites pratiques d'un groupe indépendant.


En 2012 vous avez fait une tournée ciné-concert pour le film Berlin: Die Sinfonie der Großstadt. Tu peux nous dire quelques mots sur cette expérience, ce que vous en avez retiré de bénéfique ou pas ?
Après la première à Bordeaux en 2011, nous avons continué chaque année à mettre en scène le ciné-concert, qui voit Rafael au violon et au thérémin, et Alessandro Baris à la batterie. En 2014, on a remporté le premier prix au Festival Rimusicazioni de Bolzano, dont Cinémathèque de Bologne a exprimé de l’intérêt pour la publication. Donc nous allons l’enregistrer le plus tôt possible.


L’Europe va mal avec la montée des extrêmes et des populistes. La politique a-t-elle une répercussion sur vos textes ?
Indirectement la politique affecte la vie quotidienne qui affecte à son tour les chansons. Thématiquement il y a peu de politique dans nos textes. Nos textes sont des attrape-rêves. Ce que je souhaite du fond de mon cœur, quand je regarde autour de moi et je vois la grande marche de la bêtise, est que c’est juste le dernier grand pète sur le lit de mort du monde antique, celui qui depuis des millénaires a le seul but de s'opposer au naturel processus de spéciation, désertifier l’âme humaine et réaliser l'apocalypse. La survie d'un groupe comme le nôtre - et beaucoup d'autres - qui ignore les modes actuelles, totalement indépendant d'un point de vue créatif, productif et promotionnel, toujours au bord de la faillite, est je pense un acte politique en soit. Il n'y a pas de révolution politique qui ne passe pas par une révolution culturelle, et la musique reste encore l’arme la plus puissante.


Chronique du EP Unbegotten ici

Photo en intro d'Arne Fleischmann

thesomnambulist.bandcamp.com/
fr-fr.facebook.com/THE-SOMNAMBULIST-103078016401445/
www.youtube.com/watch?v=MK0W1V_-e8c

auteur : Paskal Larsen - pjulou@free.fr
interview publiée le 15/08/2017

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