22/06/2017  |  4830 chroniques, 161 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 20/06/2017 à 19:09:27
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Red

La Coopérative de Mai (Clermont-Ferrand)
novembre 2002

Aussi bien en solo à Paris qu’accompagné par deux musiciens à Clermont-Ferrand, Red donne des concerts qui ne peuvent laisser indifférent. La ferveur et la conviction qui caractérisent ses prestations sont en effet dignes d’un Johnny Cash ou d’un Tom Waits
Conformément aux prévisions, Red se révèle accessible et convivial quand on vient lui poser quelques questions dans sa loge…

Peux-tu me raconter comment se sont faits tes débuts dans la musique ?
Red : « Ça fait quinze ans que je fais des concerts. Ma vie se résume quasiment à ça même si je n’en ai pas vécu tout de suite… Au départ, je jouais dans un groupe d’Annecy qui s’appelait La Cuve. On a fait 50 concerts avec le matos dans le camion, un matelas pour dormir quand tu es trop bourré et puis on partait sur la route… C’était à l’époque où on pouvait faire des concerts dans les bars dans ce putain de pays ! Je plains les gens qui veulent faire du rock - ou quoique ce soit - en ce moment. Je ne referai pas le chemin, je ne repartirai pas aujourd’hui, c’est sûr… La Cuve c’était du rock garage très stonien, type Flamin’ Groovies et garage sixties. On n’avait pas de label, on s’autoproduisait. J’étais guitariste et je faisais les chœurs, il y avait un chanteur… Le groupe se présentait sur scène sous la forme suivante : 2 guitares, basse, batterie et chant. Ensuite, je suis parti habiter à Rennes. Entre-temps, j’avais découvert la musique blues avec les rééditions en CD de Blind Willie Mc Tell, Robert Johnson, les bluesmen du début du siècle dernier. Pour ça, le CD, c’était pas mal. A Rennes, j’ai commencé à faire des concerts solo guitare/voix. Comme je suis fan de Tom Waits, c’est vite devenu barré… Quelquefois, il fallait éviter les bières quand je jouais dans des PMU !
J’adore des trucs comme Chad Bourme, c’est un banjoiste américain qui fait des disques avec Jello Biafra des Dead Kennedys comme des disques de musique improvisée anglaise, il part un peu dans tous les sens. C’est une espèce de sous-produit américain, j’aime bien ça. A Rennes, j’ai rencontré Noël Akchoté du label Rectangle, qui, lui, est guitariste de jazz, on a fait un duo, une ou deux musiques improvisées. Ensuite, j’ai enregistré mon premier disque, Felk, lors de mon arrivée à Lyon ; l’album est sorti sur le label Rectangle. Voilà, en gros, mon parcours…

Peux-tu me parler de ton album de reprises de Leonard Cohen ?
Je suis très fan de Leonard Cohen et particulièrement de son album Songs from a room. Au départ, c’était une blague : je voulais faire un faux album de Leonard Cohen avec la même pochette et le mettre dans les rayons à la Fnac pour foutre la merde. Au lieu d’aller en voler, je voulais en amener des faux ! J’avais trouvé le moyen de les faire mettre sous plastique et de réaliser une copie du code barre. C’était une manière de foutre le bordel dans le truc ! Quentin Rollet du label Rectangle a trouvé que c’était une super idée de faire une reprise d’un album complet de Cohen de A à Z avec la même pochette. C’est le genre de trucs que tu peux faire sur un label comme Rectangle… Ce sont des gens qui sont assez fous pour tenter le coup ! Et finalement, ils l’ont sorti et il a bien marché ! Il y a pas mal de collectionneurs qui l’ont acheté. Rectangle vient de changer de distributeur mais cet album va revenir dans les bacs la semaine prochaine…

Ton nouvel album 33 est sorti chez Universal…
L’album a été financé par Rectangle et après ils l’ont vendu à Universal Jazz. Noël Akchoté, Quentin Rollet et moi, nous avons produit le disque. Je suis tout le temps producteur de mes albums… Les gens d’Universal Jazz viennent me voir en live depuis Felk, ils sont assez fidèles. Je les ai vus à mes concerts 5 ou 6 fois, ils étaient intéressés. Ils ont pris l’album tel quel quand il était fini, ça me permet d’avoir une grosse distribution… Pour l’instant, ce sont des gens très bien, je te dirai dans deux ans si j’ai mal en bas du dos… Je ne regrette pas mon entrée dans le grand capital, sachant qu’ils m’ont foutu une paix royale ! Je les ai vus une fois depuis la sortie de l’album, ils sont ravis ! Il n’y a pas que L5 sur Universal, il y a aussi Bashung et Akosh Szelevényi

D’ou vient ton nom de scène, Red, tu es communiste ?
De profil, je suis un peu le sosie de Lénine mais ce n’est pas à cause de ça… Au départ tout le monde m’appelait « rouquin » à Annecy sauf le patron du bar où j’ai donné mon premier concert : il m’appelait « Red », la version anglaise de rouquin… C’est le premier bar où j’ai joué en solo, je n’avais pas d’affiche, rien… Et lui, il a marqué sur l’ardoise « ce soir, Red en concert ». Comme tout le monde me connaissait sous ce nom là, je l’ai gardé parce que j’ai un nom à la con : Olivier Lambin, autant prendre un pseudo !

C’est vrai que ça sonne moins bien que, au hasard… Johnny Hallyday !
Ouais ! Lui, il aurait pu garder « Jean-Philippe Smet » !

Je te parlais de communisme parce qu’Herman Düne joue sur ton disque et ils sont très anticapitalistes…
Ce n’est pas pour ça qu’ils ont joué sur mon album, c’est plutôt parce que j’aime énormément ce qu’ils font ! On a des points communs sur l’idée qu’on se fait de comment écrire une chanson et comment se présenter en groupe sur scène. Ils sont vite devenus des amis et je les ai invités sur l’album ainsi que Jérôme Excoffier qui joue de la slide. C’est vrai qu’André Herman Düne et David-Ivar Herman Düne sont assez militants, ils sont végétariens. Moi, je ne milite pas dans ma musique.

En quoi a consisté leur collaboration sur 33 ?
J’ai composé les chansons puis ils sont venus avec moi en studio et ils ont joué de la guitare et chanté. Avant d’arriver en studio, ils ne connaissaient pas les chansons et on a enregistré les deux titres dans l’après-midi. J’espère que la spontanéité avec laquelle on a fait les morceaux s’entend ! Je souhaitais faire un album spontané… Pour l’instant, j’ai un super accueil pour 33 mais ce n’est pas à moi de juger…

Si je te dis que ta voix rappelle fortement celle de Johnny Cash, tu le prends comme un compliment ?
Ouais, c’est un putain de compliment, j’ai écouté son dernier album, The Man Comes Around, c’est une tuerie ! Il y a une reprise de Depeche Mode, Personal Jesus, qui est complètement incroyable ! Sur ce disque, il y a le guitariste de Tom Waits à la guitare slide, John Frusciante des Red Hot Chili Peppers à la guitare acoustique, Billy Preston au piano… Je revendique tout à fait le côté Johnny Cash de ma musique !

Et le côté Tom Waits ?
Oui, aussi ! Tom Waits, Captain Beefheart… Dans un premier temps, avant Tom Waits, il y a des gens comme Howlin’ Wolf dans les années 50 ; c’est un bluesman qui a beaucoup influencé Captain Beefheart et Tom Waits… Je fais partie des gens qui aiment bien les voix détimbrées un peu rocailleuses avec un peu d’alcool et de clopes dedans. A côté de ça, je vénère Bob Dylan plus que tout ! Pour moi, le génie de la chanson contemporaine, c’est lui ! Je l’écoutais dès quatre ans, on m’avait filé un Teppaz avec sa chanson Just like a woman en 45 tours, c’est le premier disque que j’ai écouté dans ma vie ! Je n’ai pas écouté de trucs pour gamins, je ne récupérais que les disques de mon frère qui écoutait les Stones, Dylan… J’ai dit à ma mère : « je veux faire ça ! ». Je ne me suis jamais remis de Dylan, je trouve ça toujours aussi beau aujourd’hui ! Je ne sais pas si la fille dont il parle dans Just like a woman a craqué mais quand on écrit une chanson pareille pour quelqu’un , il faut être conne pour ne pas craquer !

Johnny Cash a aussi repris la géniale chanson de Bonnie “ Prince ” Billy, I see a darkness, est-ce que tu es fan de Will Oldham ?
Oui, c’est un ami ! C’est une des premières personnes qui a défendu mon premier album, Felk. On a fait un concert ensemble à Lyon et on s’est rencontrés. On correspond pas mal par e-mail. J’aime vraiment beaucoup ses chansons ! I see a darkness, c’est un peu sa meilleure chanson du monde à lui ! Quand quelqu’un comme Johnny Cash t’appelle et te dit qu’il va reprendre une de tes chansons, quand tu raccroches, t’es pas bien… J’adore les deux versions de la chanson mais c’est vrai que la version de Johnny Cash est incroyable ! Le texte est magnifique, j’aime bien les trucs qui vont à deux à l’heure ! Nous, sur scène, on a 2 de tension et 20 de température !

Apprécies-tu la musique de Beck?
Oui, à part son dernier disque, Sea Change qui est un beau freesbee ! Je suis super déçu, les deux seuls morceaux que j’aime bien sont des pompages complets de Melody Nelson de Gainsbourg et de River Man de Nick Drake… Sinon, c’est un personnage que j’aime bien, il a vraiment une super voix et un talent d’interprétation indéniable ! J’aime beaucoup son album One foot in the grave, je préférerais qu’il s’en tienne à ça ! Il se barre un peu dans tous les sens… Je vais essayer de réécouter Sea Change mais la première écoute ne m’a pas bouleversé !

Qu’est ce que tu écoutes en ce moment ?
J’aime beaucoup le dernier Beth Gibbons, je veux me marier avec elle ! Elle chante trop bien, elle a une trop bonne attitude sur scène ! C’est tout ce que j’aime, c’est la femme de ma vie… (Ndr : il rit… ) J’aime vraiment beaucoup cette chanteuse !

Te souviens tu de ton concert à la Boule Noire en novembre 2001 ?
J’étais super bourré, je suis tombé dans un traquenard dans les loges… Il y avait plein de potes, dont Akosh. Le concert s’est quand même bien passé !

Ce soir-là, tu avais repris la chanson de Talking Heads, The road to nowhere. Es-tu fan du groupe ou seulement de cette chanson en particulier ?
J’aime bien le groupe mais c’est une histoire un peu plus compliquée que ça ! Felk est un album que j’ai enregistré dans l’urgence, en même pas quinze jours, chez moi sur mon ordinateur, avec très peu de moyens… J’ai réalisé ce disque pour éviter de me jeter par la fenêtre parce que le chanteur du groupe La Cuve était décédé. L’album lui est complètement dédicacé et ne parle que de lui… Avec La Cuve, on jouait The road to nowhere, c’était une des chansons phare du groupe… On la jouait différemment de la version que j’en fait. Je suis un personnage assez noir intérieurement, quand ça va bien, tu ne fais pas de la musique !

Si ! Quand tu te sens bien, tu fais de la musique mais elle est mièvre et chiante comme celle de David Hallyday…
Oui, voilà ! (Ndr : rires… ) Ce n’est pas de la musique ça !

Le public parisien de la Boule boire était assez perplexe pendant ton concert, as-tu souvent des publics comme ça ?
Moi, je peux casser la gueule à tout le monde sur scène quelquefois ! Je ne suis pas très fan des applaudissements, j’ai des publics assez calmes, ça ne me dérange pas. Quand je vais voir un concert, je ne suis pas non plus très chaud, je ne me mets pas à hurler, je trouve ça stupide ! J’ai seulement hurlé à des concerts de Free Jazz ! Au concert d’Ornette Coleman, je l’ai fait parce qu’il fallait qu’il y ait quelqu’un qui le fasse et ça a été moi ! C’était terrible, ça hurlait tellement sur scène… C’était terriblement beau aussi ! Dans ce métier, il y a quelque chose que je n’aime pas trop, c’est que dès que tu as fais deux albums et que tu es un peu reconnu, les gens ne te regardent plus de la même façon ! Moi, j’ai envie d’être un humain, j’ai envie d’aller boire un coup avec toi au bar après le concert et si ça se passe bien, on se termine au PMU à 5h du matin complément ivres et on ira gerber ensemble dans les chiottes. Je veux continuer à vivre ma vie : j’ai 34 ans, j’ai trois enfants… Ça passe avant tout de rester un humain ! Je suis fier de faire ce métier et je suis fier d’avoir cette image à donner à mes enfants, c’est mieux qu’un papa moniteur d’auto école (même si je n‘ai rien contre eux.. ), c’est plus romantique quoi ! Je n’ai pas envie que les gens m’idolâtrent. Ce ne sont jamais que des chansons qui parlent de moi… Par contre, s’ils passent un bon moment ou un moment dérangeant, ça me fait plaisir ! Laisser indifférent c’est dur, je préfère que les gens passent un mauvais moment qu’un moment indifférent (rires)!

C’est très gentil de ta part !
Oui !

Le comportement de star est entretenu par le milieu du spectacle et certains artistes qui font les divas…
J’ai une très très mauvaise expérience avec Brigitte Fontaine à ce sujet là ! On devait jouer mais elle était insupportable ! J’ai rien dit mais…

Sinon, tu apprécies sa musique ?
Oui, l’album avec l’Art Ensemble Of Chicago. Comme à la radio, ça déchire ! J’ai découvert Brigitte Fontaine via The Art Ensemble Of Chicago, j’écoute beaucoup de Free Jazz. J’aime moins son dernier album, c’est un truc pour les bobos parisiens…

Connais-tu John Trudell dont tu vas faire la première partie ce soir ?
Je ne connais pas bien, non… J’ai déjà entendu, je sais que ça existe depuis longtemps parce que je vois des pochettes de disques de lui depuis que je suis tout petit. Je suis ravi de pouvoir découvrir ce qu’il fait en concert ! Je le connais en tant qu’acteur et j’ai entendu parlé de son combat pour les amérindiens mais je ne connais pas la vraie histoire.

Tu es souvent présenté comme un artiste de blues. Est-ce que ça te convient ?
J’aimerais bien qu’on me présente comme un songwriter une bonne fois pour toute ! Ce qui m’intéresse c’est d’écrire des chansons, qu’elles soient blues ou quoi que ce soit… C’est le problème de ce pays, tu es étiqueté tout de suite et après c’est difficile de se sortir de ça. Il n’y a pas une once de blues dans ce que je fais ! Enfin, il y en a mais le premier titre de 33 sonne plus comme du blues à la Dylan par exemple et pas comme du blues comme on l’entend communément !

J’ai vu que tu reprenais la chanson The beast in me de Nick Lowe elle-même reprise plus tard par Johnny Cash…
J’ai écouté la version de Nick Lowe après, j’ai découvert cette chanson avec Johnny Cash. je connais très mal Nick lowe. Sa version est également très belle et profonde, c’est un des meilleurs textes de chanson que j’ai lu ! Il me correspond parfaitement en plus…

Il me semble t’avoir vu jouer de la guitare et chanter dans un film porno sur l’ex-chaîne de Jean-Marie Messier, j’ai rêvé ?
Non, c’est vrai ! John B. Root est un ami, j’ai donc fait une apparition dans un film porno. C’était vraiment très agréable… Je trouve ça plutôt bienvenu à l’heure où on essaye d’interdire les films pornos à la télé. C’est honteux, on est en train de faire un super retour en arrière avec ces menaces d’interdiction : j’ai l’impression de vivre aux Etats-Unis dans les années 50… Je revendique cette apparition dans un porno, tu peux le marquer. Je vais même peut-être en envoyer une cassette à Nicolas Sarkozy ! »

Si vous appréciez les interprétations poignantes de chansons folk rock blues, vous risquez d’être irrémédiablement conquis par ce songwriter talentueux et cet interprète bouleversant. Red tourne beaucoup, il passera donc immanquablement dans une salle non loin de chez vous, n’hésitez pas à aller découvrir ce personnage hors du commun sur scène...

Discographie :
33 (2002 - Universal Jazz – Rectangle)
Songs from a room (Rectangle)
Felk (Rectangle)

(Photo : Madgdalena Blaszcuk)

auteur : Pierre Andrieu - pierre@foutraque.com
interview publiée le 09/12/2002

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