27/07/2017  |  4850 chroniques, 161 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 26/07/2017 à 16:53:20
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Eric Pougeau, « Fils de … »

Paris
2005

Insultes sur plaques mortuaires : Fils de pute - Salope - Pédé - Enculé - Putain d’ta race - Merde.
Ecriture d’enfant sur feuilles d’écolier : Se mutiler - Se suicider - Assassiner - Torturer.
Les 10 commandements sous forme d’ordonnance : Tu te branleras face caméra, 1 matin, 1 soir. Tu sodomiseras ton père, 1 matin, 1 soir.
Correspondance fictive de parents pour leurs enfants : Les enfants, Nous allons vous chier dans la bouche. Vous êtes notre chair et notre sang. A plus tard. Papa et maman.
Mot d’une mère pour ses enfants : Mes chéris, Quand papa et maman mourront, vous serez seuls puis vous mourrez aussi. A ce soir, Maman (1)
Vaporisateur d’urine avec étiquette : Pour maman.


Parfum, "Pour maman"
Vaporisateur et urine, 2004

Eric Pougeau frappe fort avec les MOTS ! Des mots inscrits sur divers supports qu’il s'approprie, pour y véhiculer rage, insulte et rire. Déjà quand il était guitariste des Flaming Demonics (groupe noise culte parisien du début des années 90, proche de Sister Iodine, Hems, Deity Guns, Cut the navel string …), Eric Pougeau martelait en live sa guitare d’une façon très incisive et tendue. En privé il est plutôt du genre posé et discret.

Comment passe t’on du rôle de guitariste d’un groupe de rock noise à celui d’artiste en art contemporain ?
Les Flaming Demonics se sont arrêtés en 93. Il a d’abord fallu digérer la séparation du groupe. Puis des rencontres, des lectures, des accidents m’ont amené à l’art contemporain. J’ai commencé par la photo en 99 puis j’ai eu besoin de matérialiser ma pensée dans des objets et dans des écrits à la suite du décès d’une personne qui m’était proche.

La mort, le deuil sont des thèmes récurrents dans ton travail. D'où vient cette obsession ?
La mort m’obsède depuis l’enfance. C’est un achèvement qui me terrifie et dans lequel ressort, je pense, l’évidence de notre solitude. Mais la perte de gens proches m’a fait relativiser les petits maux des vivants, leur complaisance, leur morale. Dans mon travail je parle aussi de ma peur de la violence des autres et du temps comme lieu du rire, du choix, de la prise de décision et d’ouverture car j’en reviens toujours à ma peur. La peur que tout s’arrête.


Couronne mortuaire
"Salope", 2002

Fleurs artificielles, ruban satin

Dans une interview tu dis : « J’utilise des pièces que je n’ai pas réalisées ». A long terme, tu penses que cela peut devenir un handicap ?
Mon travail repose sur la réflexion, le doute puis la mise en forme d’une pensée. Tout vient de mon vécu, sans doute de mon âme ou ce qu’il en reste. Je ne m’intéresse pas à la petite cuisine des artistes. Ce qui est important pour moi c’est la rencontre avec un travail, pas la manière dont il a été conçu. Je me fous de savoir si les punks savent ou pas jouer de leurs instruments.

Quand tu demandes à l’artisan ouvrier d’inscrire tes mots sur un objet, quelle est sa réaction ?
Les artisans qui exécutent mes pièces se marrent et sont souvent contents de participer à la conception d’un travail qui repose sur la rage, l’insulte, le rire…

Quelle est l’explication du titre de ta dernière expo "Ne me cherchez pas je suis mort" ?
Sur cette pièce, c’est une photo de moi enfant avec en dessous un petit mot écrit : "Ne cherchez pas je suis mort". Il y a d’abord l’idée que cet enfant n’existe plus. Cet enfant est mort. Cette période est morte. Puis, il y a aussi l’idée de l’enfant qui rédige ce mot pour témoigner de sa volonté de fuir son enfer, la cellule familiale.


Ne me cherchez pas je suis mort
Photographie et écriture sur papier d’écolier

Quel est ton regard/position envers la morale ?
Je pense que la morale côtoie de très près la fureur et le mal. Je pense qu’il peut y avoir un gouffre en ce qui concerne le comportement des gens dans leur milieu social, professionnel et leurs actes dans l’intimité. Ce gouffre m’intéresse. Je crois que c’est le lieu de tous les possibles et même de l’impossible, du strictement hors des lois. Ces excès de l’intime sont notre fondement, notre horreur, mais aussi notre liberté, nos pulsions. Tout cela bien sûr m’intéresse. La tentation du mal…

Y a t-il un tabou dont tu ne pourras jamais parler ou une zone trop dangereuse, qui pourrait ne t’apporter que des ennuis ?
L’essentiel est pour moi de ne jamais s’attaquer à une personne en particulier. Par contre les groupes quels qu’ils soient, de tout âge, de toute nationalité, de tout milieu, là oui. Je réfléchis à ne pas provoquer dans le vide, à ne pas blesser. Mes objets ou autres travaux sont toujours ce qu’il reste d’une réflexion poussée jusqu’à la démangeaison. Ils sont le résultat de mes doutes, des concentrés de ma rage.


Les enfants, 2005
Série de 33 petits mots
Lettres sur papier

Le terme "Ready Made" te convient-il pour situer ton travail ? Te sens tu proche de l’artiste Ben, lui aussi amateur de mots ?
Mes travaux ne sont pas des "Ready Made". Ils détournent des objets que nous connaissons tous, mais l’intervention que j’effectue les sort du champ Ready Made. Les artistes qui m’influencent dans leur utilisation des mots sont des écrivains, en majorité de fiction, de réflexion philosophique aussi. Je crée de la fiction, de l’impossible qui tente de critiquer. Je pourrais citer pour leur rendre hommage : Selby, Sade, Blake, Bataille, Louys…J’ai beaucoup aimé aussi le journal de Kurt Cobain.

Enfin aujourd’hui tu t’es remis à la guitare, c’est un manque qu’il fallait combler ?
C’est Olivier Robert, un de mes galeristes, qui m’a proposé d’enregistrer quelque chose dans le cadre de mon expo. J’ai proposé à un ami Jérôme Peyret qui est un architecte qui joue de la guitare, mais qui a surtout le concept des maisons bulles, d’essayer de répéter, chez moi à 2 guitares. On s’est bien marré pendant un mois et demi et ça a donné ce disque enregistré en une journée et produit par Erik Minkkinen de Sister Iodine. Son aide nous a été très précieuse. Nous allons faire quelques concerts quand nous aurons un peu plus de morceaux. Le disque est bien mais c’est surtout une histoire d’amitié.

(1) Tous ses travaux à base d’écriture manuscrite ont été regroupés dans un livre "Fils de pute" sorti en 2005 aux éditions FLTMSTPC. A noter : à cause du caractère très virulent des mots employés, le livre a été retiré de la vente dans certains dépôts...

CD MACADAM COW-BOY 2 guitares + harmonica avec E.Pougeau et J.Peyret produit par Erik Minnkkinen.

Contact/info : Galerie Alain Le Gaillard, 19 rue Mazarine, 75006 Paris

(Crédits Photos : JB Mariou)

www.alainlegaillard.com/Artistes.asp?ID=17

auteur : Paskal Larsen - pjulou@free.fr
interview publiée le 25/06/2005

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