25/03/2017  |  4778 chroniques, 159 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 25/03/2017 à 12:56:51
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Reed 013, « Corps à corps »




C’est sous le mystérieux nom de Reed 013 que l’ex-chanteur de Norma Loy réalise depuis 10 ans des photos numériques (1), où le corps est roi et reine. Au carrefour du surréalisme, du body art et de l’impresionnisme mutant, ses photos percutent les regards. 

Quels sont vos thèmes et sujets de prédilection pour la réalisations de vos photos ? Votre relation avec le corps humain est très présent dans votre travail.
Le corps est mon sujet principal. Il n’y a pas d’autre support que le corps, qu’il soit défini ou non comme artistique, puisque le corps est le support même de notre perception, la raison de nos sensations et l’objet de notre incarnation. Parler du monde, c’est parler du (et par notre) corps.
Nous changeons sans arrêt de corps, je dirais “à notre corps défendant”, notre corps est aussi volatil que notre pensée. Chacune de nos cellules se détruit, mute ou se renouvelle en permanence : qu’y a t-il de plus étranger à nous même que celui que nous avons été, sinon celui que nous deviendrons ? Seule la puissance de l’ego nous aveugle et entretient en nous l’idée de permanence, nous maintenant dans une trajectoire ayant le mérite d’apporter un semblant de cohérence.
Si nous sommes incarnés en tant qu’être, toute désincarnation est de l’ordre de l’accident puisqu’il faudrait parler de désincarcération d’un corps habitacle.

Le corps me fascine depuis toujours, je le trouve émouvant car il raconte une histoire à la fois commune et unique. L’intimité de l’autre me renvoie à la mienne propre et me questionne. Le corps féminin, parce qu'il m’est plus étranger, me permet de prendre une certaine distance tout en exacerbant le mystère d’être autre et, au bout du compte, me renvoie à la notion de sacré, celui des origines, de la dissociation, de l’esprit et de la matière. Je pense que le lien qui nous unit et nous permet de vivre est celui du désir, en tant que force vitale. C’est fondamental, essayer de se confronter à cette problématique du corps et du désir, cela s’apparente à une quête dont on sait bien qu’elle ne sera jamais résolue, mais dont le chemin que l’on doit parcourir nous aide à vivre.

Il y a plusieurs façons d’aborder le sujet du corps (du monde) de l’autre.
J’ai tenté plusieurs approches qui peuvent paraître semblables dans la forme (tout du moins en ce qui concerne le traitement numérique de l’image) mais qui sont extrêmement différentes dans l’intention. Il y a donc différentes séries, le point commun c’est la présence du corps, mais celle-ci ne prend pas du tout la même signification.
Parfois le corps est un matériau support que j’utilise comme j’utiliserais de l’argile, je le modèle pour donner forme à une vision de mon moi propre. C’est un travail de création et d’exacerbation de mes tensions, sinon d’exorcisme. La fonction du rêve est très importante. Dans ce type de travail, le corps apparaît souvent comme absent à lui-même, et pour cause, c’est un corps investi (et non pas possédé).
Certaines images sont purement illustratives, c’est souvent le cas pour des réalisations de visuels pour des flyers ou autre. Dans ce cas je recherche surtout l’esthétique au service d’un message graphiquement efficace, c’est un corps vecteur d’information. C’est celui de la publicité entre autre, je pense qu’il est souvent moins intéressant parce que plus restreint dans son propos. La beauté c’est l’illusion de ce qui paraît agréable et harmonieux, ou bien qui procure du plaisir à un moment donné.
La beauté est de l’ordre du mirage existentiel.
Dans un domaine proche, j’ai réalisé beaucoup de photographies qui illustrent un concept. La série “Art Clone”, qui présente un catalogue de modifications corporelles génétiques, en est l’exemple type.
Peu importe qui figure derrière la surface, le modèle se met au service d’une idée, en l’occurrence celle d’une critique politique de la société de consommation et des crises identitaires qu’elle peut générer.
J’adore tout ce qui a trait à la notion de mutation et de transformation. Il est plus simple d’utiliser la forme du corps dont la figuration est inscrite et reconnue par tous afin de lui faire subir des distorsions qui symbolisent un état (un au-delà) intérieur ou une transformation psychologique dont la représentation est malaisée.
Enfin, et c’est ce qui est en jeu dans mes réalisations actuelles (série “Les Hauts-clos”), il y a le corps allégorique et révélateur. Je cherche à donner le portrait intime d’une personne par le biais d’une représentation symboliste. Le corps est marqué de signes : stigmates, traces, aberrations de perspectives qui tentent de déchiffrer le chaos de la personnalité en faisant acte de résurgence. Le dialogue et l’attention portée au modèle sont primordiaux et déterminent la forme ultérieure. Ce type d’image réclame un regard bienveillant pour ne pas dire éthique envers le sujet. Il faut de l’empathie et une bonne dose de psychologie pour obtenir un résultat satisfaisant. Tout est fondé sur l’échange, c’est une sorte d’accouchement je crois.

Avez- vous un message à faire passer à travers vos clichés ?
Il n’y a pas de réalité, il n’y a que des points de vue.
Je suis quelqu’un de profondément révolté et donc quelque peu désabusé.
Cette société ne me convient pas, elle manque d’espoir et d’amour, c’est pourquoi elle court à sa perte. J’essaie d’avoir un discours critique qui ne soit pas uniquement réactif et c’est difficile. Je déteste le cynisme, je préfère la provocation : même si elle est toujours en dessous de ce que nous devons subir. Je pense qu’il convient d’être relativement paranoïaque.

Quelle est votre technique/méthode de travail ? Quelle est votre relation avec l’outil informatique ?
Je procède toujours de la même façon, c’est très ritualisé. Je commence donc par une série de prises de vue “classiques” en argentique, en 24x36 ou en 6x6. Au début c’était toujours en noir et blanc, mais pour une question de temps j’utilise maintenant directement des pellicules couleur (auparavant, j’aime parler assez longuement avec mon modèle en buvant du thé ou du café). Je ne garde que quelques tirages que je passe au scanner, souvent longtemps après la prise de vue. Ensuite, tout est réalisé avec le concours de Photoshop sur un Mac assez puissant pour accepter des poids de fichier considérables.
Cette seconde partie est de loin la plus longue, certaines images m’ont demandé deux semaines de travail. Je peins directement sur ordinateur, je coupe, colle, superpose plusieurs éléments ou même différents modèles en un jusqu’à ce que je sois satisfait.
Je n’ai aucune attirance particulière pour l’informatique en tant que tel. Je trouve que c’est un outil pratique.

Vous avez sorti un livre sur le thème du fétichisme. Quelle attirance/plaisir vous procure le milieu et l’image du fétichisme ?
Pour moi, le fétichisme c’est la représentation d’un objet qui perd son sens initial pour en prendre un autre, dans un processus de transformation. Il est donc cohérent que je me sois investi dans ce milieu, particulièrement dans le cadre des soirées que nous organisons avec ALIEN NATION depuis 1999. C’est son aspect créatif et délirant que j’apprécie, le mélange des genres et surtout la possibilité de faire se rencontrer des artistes et des gens acteurs de leurs fantasmagories dans un cadre festif. Je n’aime pas l’aspect conventionnel (je hais les uniformes) et l’esprit de chapelle de certains participants. En ce qui me concerne, ce milieu doit s’ouvrir sur l’extérieur et se nourrir de toutes sortes d’influences pour conserver sa force et son pouvoir transgressif.
Les premières soirées Fetish me faisaient penser à l’époque des débuts du Punk.

Les filles dénudées, souvent passées à la moulinette du corps déchiré, sont très présentes dans votre travail. Comment rencontrez vous et choisissez-vous vos modèles ?
Mes modèles sont des ami(e)s ou des rencontres fortuites, quelquefois des personnes qui me contactent parce qu’elles connaissent mon travail. Je suis quelqu’un d’assez timide et il me serait inconcevable d’aborder quelqu’un dans la rue. J’ai besoin de parler assez longuement afin de lier connaissance et envisager une prise de vue, il faut que cela présente un réel intérêt au niveau des deux parties. Aussi étrange que cela puisse paraître, pour quelqu’un qui traite du corps, c’est l’intériorité du modèle qui compte et c’est l’échange qui importe avant tout. Il y a aussi une notion de jeu, la séance doit être plaisante, quelquefois thérapeutique.

Comment réagit le public féminin quand il voit vos photos ?
Souvent les filles sont plus sensibles à mes images que les garçons. Elles comprennent mieux ce qui est en jeu. Les hommes se braquent davantage sur un aspect sexuel (parce que les modèles sont nus), qui n’est pas la composante fondamentale de l’image. Mais il ne faut pas faire de généralités…

Avez-vous eu des mauvaises réactions ? Des plaintes ?
Ca arrive quelquefois, cela ne me dérange pas… C’est tout à fait normal.
Ces images sont faites pour provoquer des réactions. En général, en parlant par la suite, les détracteurs révisent leur position, ils ont besoin d’explications pour dépasser la première vision.

Votre nom, Reed 013, a t-il une signification ?
Je me pose encore la question… Sans doute ce nom m’est venu d’un rêve.
Beaucoup de choses me viennent en rêve. Reed suivi de 0 comme le diamètre, le diaphragme, le zéro. Un rideau, c’est un voile posé sur la réalité. Il masque le monde visible en partie, mais on peut passer derrière. 13 est un chiffre qui me poursuit depuis mon enfance.

Vous avez fait partie du groupe Norma Loy. Pourquoi le groupe s’est-il séparé ? Avez-vous encore des réactions de personnes plus jeunes qui découvrent aujourd’hui Norma Loy ?
Comme nous sommes en pleine période de revival 80’s, je n’ai jamais autant entendu parler du groupe qu’en ce moment. Les concerts ont marqué les esprits, et le concept est plus acceptable aujourd’hui qu’à l’époque, où nous étions méprisés par la frange « réactionnaire » des puristes rock’n roll. Perçus comme trop glauques, trop arty, trop ceci, trop cela, alors que nous parlions du monde et des enjeux politiques du contrôle des consciences. Tout ceci se vérifie malheureusement à l’heure actuelle, je pense que nous avions une approche juste et originale qui échappait au formatage qui s’est généralisé. Nous ne nous réclamions d’aucun courant, ce qui est un crime dans un pays comme la France ou tout doit être étiqueté pour être acceptable. Nos influences mêlaient aussi bien les Stooges, Suicide, le Velvet que des groupes comme Throbbing Gristle ou Joy Division, la musique ethnique ou contemporaine et bien d’autres choses encore. Je pense en particulier à des écrivains comme W.S Burroughs ou Georges Bataille ainsi qu’aux mouvements situationnistes et surréalistes. La danse japonaise Buto était également un élément très important. Les concerts étaient plutôt apparentés à des performances et l’aspect visuel était très important, ce dont les traces discographiques ne peuvent témoigner. Il y a certainement de l’intérêt qui se manifeste aujourd’hui pour ce type de formation, tout est tellement plat et sans âme…
Nous nous sommes séparés en 1992 au bout de 12 ans d’activité, ce qui est déjà une réussite en soi, par ras le bol je pense, fatigue de devoir se battre sans arrêt devant les mêmes moulins à vent et les crétins de tout poils, et puis aussi par peur de tomber dans une auto-parodie pathétique.

Pas de prévision de reformation du groupe ?
Qui sait … « We’re half-alive » comme disait Alan Vega (c’est lui qui avait trouvé le nom du groupe).

Pour revenir à votre travail de photographe, avez vous suivi une école de photo ?
Effectivement… Mais je ne pense pas que cela m’ait servi à grand chose par la suite.

Projets futurs ?
Continuer à faire bouger les choses.

(1) Pour retracer les 10 ans de photographie , une rétrospective, « Shiinn… », a eu lieu à la Galerie Visuel, à Paris, du 5 février au 14 mars 2005.

Contact : internal.reed13@noos.fr

A lire et à regarder : Fetish Visions (Editions La Musardine / Opera Mundi) et Fetish Mode (Wailea Publishing co - Japon)
A écouter : Norma Loy - T.Vision et Sacrifice

www.galerie-visuel.fr

auteur : Paskal Larsen - pjulou@free.fr
interview publiée le 06/08/2005

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