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The National

Mains D'Oeuvres, Saint-Ouen
18 avril 2005

See ya later Alligator...

Rencontré à Mains d’œuvres, juste avant le début de la tournée consécutive à la publication de l’inépuisable album Alligator, le groupe américain The National a depuis fait forte impression au Printemps de Bourges, aux Eurockéennes de Belfort et à Sédières. Et, selon toute vraisemblance, il devrait faire le même effet au public réuni dans le fort de Saint-Père à Saint-Malo pour la quinzième Route du Rock, le vendredi 12 août 2005… Rien d’étonnant à cela : ce combo dont la musique est la fois intense, mélancolique, planante et rageuse, bénéficie d’incroyables atouts dans son jeu : cinq musiciens au sommet de leur art, un chanteur capable de performances vocales hallucinantes et un répertoire truffés de titres tous plus marquants les uns que les autres. Lors de la phase de composition, comme sur les planches, on peut réellement parler d’alchimie entre les six New Yorkais pour tenter de décrire ce qui ne peut pas l’être ; ces gens-là semblent se comprendre par télépathie. Rien d’étonnant donc à ce que ce groupe ultra soudé se présente au complet pour l'entretien, malgré la fatigue due aux répétitions en prévision de la tournée. Résumé d’un échange à bâtons rompus avec les membres de The National - affables, loquaces et francophiles -, à la fin duquel on a très envie de leur dire « A très bientôt ! »…

Pouvez-vous revenir sur le processus de création d’Alligator ?
Matt Berninger : « J’écris les textes, mais le travail est collectif pour la musique : les idées de chacun sont mises en commun pour aboutir à une chanson. Bryan trouve des rythmes sur lesquels les autres musiciens se greffent.
Bryce Dessner : Par exemple, j’avais écrit la musique d’Abel il y a longtemps lors de notre première tournée européenne, en Irlande, et on a finalisé la chanson seulement pour Alligator. Scott a trouvé la suite d’accords de Daughters of the soho Riot… Au final, on avait 21 chansons entre lesquelles il fallait faire un choix pour le disque. Ce n’était pas un travail facile.

Pendant la période de gestation de votre dernier album Alligator, avez-vous été inspirés par un album, un film ou un livre en particulier ?
Matt Berninger : Il y a énormément de disques, d’albums et de films qui ont nourri notre inspiration, comme à chaque fois… Il y a un livre en particulier qui m’a inspiré la chanson The geese of Beverly Road. Je ne l’ai pas lu, je l’ai juste aperçu quand ma copine le lisait ; j’ai volé le titre du livre (Glimmering world) pour en faire le refrain de la chanson (« We're the heirs to the glimmering world »)... Sinon, le dernier film du réalisateur français Michel Gondry m’a beaucoup plu ; j’étais obsédé par Eternal sunshine of the spotless mind pendant l’enregistrement d’Alligator. Le titre de l'album vient d'une phrase qui fait référence à un alligator, elle est extraite du morceau City Middle : « I wanna go gator around the warm beds of beginners ».

Quand vous avez commencé à jouer ensemble, aviez-vous des modèles musicaux en commun ?
Matt Berninger : On a tous des modèles différents dans le groupe, mais en commun, on apprécie Tom Waits, Nick Cave et Leonard Cohen. On est également tous fans de Bob Dylan.
Bryce Dessner : Et de The Bravery ! (rire général)

En écoutant vos disques, je trouve qu’il y a dans votre musique des réminiscences des œuvres de Television (riffs de guitares tranchants), Joy Division (batterie martelée), du Velvet Underground (violon dissonant) et de U2 (sons de claviers et de guitares planants), vous ont-ils également influencés ?
Bryan Devendorf : Je n’ai jamais écouté les disques de Television et de Joy Division, ce n’est donc pas une grosse influence pour moi ! Il faudra que je me penche sur leurs œuvres…
Matt Berninger : On a sans doute plus écouté New Order que Joy Division
Aaron Dessner : Lors de la dernière tournée, on a vraiment beaucoup passé les disques du Velvet Underground dans le van…
Bryce Dessner : Notre son de guitare n’est pas réfléchi, ça sonne comme cela naturellement…

Au début, avez-vous procédé comme la plupart des groupes, en faisant des reprises ?
Bryce Dessner : Non, on n’a jamais fait de reprises avec le groupe. On vient seulement d’apprendre la deuxième reprise de notre carrière aujourd’hui, mais on ne la joue pas en live…

On évoque souvent Stuart Staples et les Tindersticks en parlant de la musique de The National et de la voix de Matt… Qu’en pensez-vous ?
Matt Berninger : On n’a pas vraiment écouté les Tindersticks mais nos deux voix ont à peu près le même timbre, ce qui explique ces comparaisons. En plus, nos principales influences doivent être identiques à celles des Tindersticks

Comment en êtes-vous venus à signer avec le label Beggars Banquet ?
Matt Berninger : Le label est tombé amoureux de nos albums Sad songs for dirty lovers et Cherry tree… Le patron de Beggars est venu nous voir en concert à Londres, et à la fin, il était très enthousiaste. Ça tombe bien, c’était une des maisons de disques que l’on souhaitait intéresser !

Vos premiers albums vont-ils être réédités par Beggars, et ainsi bénéficier d’une meilleure distribution ?
Aaron Dessner : Ils sont intéressés par le premier – The National –, peut-être que cela se fera un jour. On verra…

Le très beau morceau All the wine était déjà sur votre précédent EP, Cherry tree… Pourquoi l’avoir intégré à votre nouvel opus ?
Bryce Dessner : Pour deux raisons simples : cette chanson convient parfaitement au disque et Beggars l’aime beaucoup.

Ce n’est pourtant pas le premier single…
Aaron Dessner : Non, mais on ne pense pas en termes de singles quand on enregistre un album… On n’a pas ça en tête. On n’avait pas choisi telle ou telle chanson pour faire office de premier single

Même si vous ne pensez pas en ces termes, votre morceau Friend of mine sonne comme un tube dès la première écoute… Pensez-vous qu’il puisse devenir votre premier numéro 1 ?
Matt Berninger : Je ne sais pas. Mais on aime bien savoir ce que pensent les gens de notre travail. Beaucoup de personnes ont dit la même chose que toi à propos de différentes chansons sur cet album : Secret meeting, Lit up etc etc. C’est bien : nous sommes supposés avoir plein de singles potentiels sous la main !

Friend of mine est un morceau extrêmement triste…
Matt Berninger : Oui, ça ressemble à ça… On aime bien brouiller les pistes : si la musique est agressive, les paroles dégagent une sorte de tendresse. Si musicalement ça part dans tous les sens, le texte partira encore dans une autre direction. Parfois, la musique est très triste, voire mélodramatique, mais on essaye de contrebalancer cela avec un texte volontairement un peu idiot.

En ce moment, on ne peut plus trouver Sad song songs for dirty lovers sur les sites musicaux de vente en ligne, à quoi est-ce dû ? Avez-vous toujours de bons rapports avec votre ancienne maison de disques française, Talitres ?
Bryce Dessner : Oui, Sean de Talitres est notre ami, il organise d’ailleurs toujours nos tournées en France. La distribution des anciens albums par Chronowax laisse parfois un peu à désirer mais cela va changer avec Beggars. En une semaine, nous allons sans doute vendre plus que depuis nos débuts ; notre nouveau disque sera mieux distribué… C’est difficile pour un petit label de bien distribuer les disques ; avec une major, normalement c’est plus facile.

Comment Sean a-t-il décidé de distribuer votre second disque en France ?
Bryce Dessner : Un de mes amis de fac est le guitariste d’Elk City, le premier groupe signé par Talitres. Il lui a parlé de nous, Sean n’a pas trop aimé notre premier disque mais il apprécié Sad songs… , qu’il a fait paraître en France. Ça s’est fait de cette façon.

Quand votre violoniste Padma Newsome va-t-il devenir officiellement le sixième membre de The National ?
Matt Berninger : En fait, il aime bien ne pas être « officiel » !
Padma Newsome : Ce que je fais dans The National, c’est me greffer sur la musique pour y rajouter mes parties de violon. J’aime vraiment faire ça ! C’est peut-être une bonne ou une mauvaise chose mais, moi, j’apprécie cette manière de travailler.
Matt Berninger : Oui, tu aimes bien être à l’extérieur pour travailler.

Tu as composé un seul morceau pour The National (le bouleversant I don’t mind sur Cherry tree)… N’as-tu pas envie de participer à nouveau à la composition au sein du groupe ?
Padma Newsome : J’ai écrit cette chanson lors d’un trajet entre l’Australie (où j’habite) et les Etats-Unis, puis je l’ai enregistrée en une nuit. A l’époque, je travaillais sur les arrangements de Cherry tree, je leur ai donc envoyé le morceau, comme ça, sans autre intention que de leur faire écouter.

Pourquoi n’est il jamais interprété sur scène ?
Bryce Dessner : Parce qu’on ne l’a jamais travaillé jusque là… On a essayé une fois avec les Clogs lors d’un festival à Metz en novembre dernier, mais notre batteur a dit que cela sonnait trop « poppy ». Nous ne sommes pas allés plus loin…
Matt Berninger : Cette chanson est vraiment forte et immédiate, elle possède une sorte d’innocence…
Padma Newsome : Tu sais comment je l’ai enregistrée ? Il y avait seulement un micro, ma guitare et moi.
Matt Berninger : Et après, j’ai chanté avec toi en duo sur ton enregistrement…

En France, vos concerts reçoivent un excellent accueil de la part du public, est-ce le cas partout où vous vous produisez ?
Bryce Dessner : Nos shows marchent pas mal à New York City, mais en France et tout particulièrement à Paris, ce sont nos meilleurs concerts. Je pense que c’est dû au fait que notre album Sad songs for dirty lovers a eu un très bon écho chez vous ; les gens connaissent nos morceaux. Cela arrive parfois aux Etats-Unis et en Angleterre, mais c’est plus rare… Quand on joue dans l’Amérique profonde, il arrive que le public n’ait jamais entendu parlé de nous. J’espère que les gens vont mieux nous connaître désormais.

Vos concerts sont très impressionnants, avez-vous déjà évoqué entre vous l’idée de faire paraître un album live ?
Bryce Dessner : On a bien sûr déjà enregistré nos performances live mais il n’y a pas d’album de ce type en prévision. A la place de notre Black Session (NDR : prévue ce soir, lundi 18 avril 2005, et annulée), France Inter enregistrera peut-être notre prochain concert au Café de la Danse. Si cela se fait, et si le résultat est concluant, on avisera…

Vous allez jouer dans de gros festivals européens (aux Eurockéennes à Belfort début juillet puis à Leeds et Reading, en Angleterre, fin août). Comment appréhendez-vous ces concerts ?
Bryce Dessner : On a déjà joué sur des grandes scènes : l’été dernier en Italie, on s’est produits dans ce qui ressemble à un stade de football avec 40 000 personnes d’après l’organisation. Ça s’était bien passé, cela ne nous effraie donc pas de jouer pour un public très nombreux.

Quand Padma n’est pas là pour une tournée (comme à Sédières l’année dernière), vous jouez à trois guitares avec Nate Martinez, modifiez-vous votre façon de jouer ?
Matt Berninger : En fait, on a deux arrangements pour les chansons, un à cinq musiciens (sans violon, ni claviers) et un quand nous sommes six sur scène, avec Padma. Avec Nate, que l'on connaît très bien, on s'est adaptés, ça changeait un peu les morceaux mais c'était bien.
Bryce Dessner : Avec trois guitares, c'était cool... C'est normal, on a choisi un bon musicien !
Bryan Devendorf : Je tiens à ajouter que Nate Martinez joue dans un groupe distribué en France par Brassland, Pela. Leur album s’appelle All in time.

Avez-vous d’autres groupes à recommander à vos fans français ?
Matt Berninger : Clogs, Eric Friedlander, et tous les groupes qui figurent sur notre label américain, Brassland…

Lors de vos tournées, avez-vous été impressionnés par des groupes programmés à la même affiche que vous ?
Bryce Dessner : Man, Cyann and Ben, Syd Matters
Matt Berninger : On n’est pas tous d’accord sur Syd Matters… Sinon, moi, j’ai adoré le groupe Melt Banana.
Aaron Dessner : Dans les groupes français, on aime Françoiz Breut, Dominique A, Air

Votre album était en écoute sur le site internet de Beggars (www.beggars.com ) bien avant sa sortie ; il peut d’ailleurs toujours être écouté à cette adresse. Pensez-vous que c’est un moyen pertinent pour promouvoir votre musique ?
Matt Berninger : En fait, c’est moi qui ai eu l’idée… Personnellement, j’écoute beaucoup de disques en ligne de cette manière, en streaming, c’est un excellent moyen de découvrir de nouveaux groupes. Quand j’aime la musique, j’achète le disque

Les sites de téléchargement gratuit de mp3 ne vous effraient donc pas j’imagine ?
Bryce Dessner : Non, on trouve que c’est une bonne chose…

Avez-vous déjà pensé à la personne qui produira votre prochain album ?
Matt Berninger : Nous sommes très proches de Nick Lloyd, notre producteur actuel. C’est agréable de passer du temps avec lui pour enregistrer. Nous ferons donc sans doute le prochain disque avec lui.
Bryce Dessner : Il a construit un studio dans lequel les Clogs ont enregistré leur nouvel album ; le son y est excellent.

Dernière question : en ce moment tout le monde parle d’Arcade Fire, que pensez-vous de leur album ?
Matt Berninger : On aime beaucoup leur disque ! C’est un des albums qui m’a procuré le plus de plaisir depuis longtemps. Vous les aimez beaucoup ici en France, je crois…
Bryce Dessner : Sans doute, mais pas autant que The National (rires) ! »

Sites Internet : www.americanmary.com, www.beggars.com, www.talitres.com, www.brassland.org, www.clogsmusic.com, www.laroutedurock.com, www.eurockeennes.fr, www.sedieres.fr, www.printemps-bourges.com, www.mainsdoeuvres.org.

Entretien réalisé avec Jérôme Crépieux.

(Photos live : Flore-Anne Roth)


auteur : Pierre Andrieu - pierre@foutraque.com
interview publiée le 08/08/2005

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