22/01/2020  |  5294 chroniques, 171 interviews sur foutraque  |  dernière mise à jour le 15/01/2020 à 17:55:02
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Gravenhurst

L'Ambassade (Toulouse)
1er mars 2006

J’entends plus la guitare !
Recueilli en 2003 par le prestigieux label de Sheffield, Warp Records, Gravenhurst, aka Nick Talbot, se vit très vite affublé d’une lourde croix : renverser de son piédestal l’indétrônable Nick Drake. Une mission flatteuse, obtenue dès la sortie de Flashlight Seasons, joli bouquet de 43 minutes de pop folk apaisée et introvertie. A en croire les médias, déjà tout occupés à dérouler, devant ce nouveau venu, le tapis rouge, direction le royaume des songwriters : Pink Moon n’avait plus qu’à bien se tenir ! Une prédiction certes ambitieuse, mais surtout un peu hâtive que Nick Talbot balaya d’un revers de main, en publiant, fin 2005, le somptueux Fires in Distant Buildings. Un album plus abouti, plus bruyant, oscillant entre Slint et le Velvet Underground. Désormais, le groupe joue vite, fort et aime ça. Il suffit pour s’en convaincre d’assister à un concert de Gravenhurst, comme celui donné mercredi 1er mars, à L’Ambassade (Toulouse), conclu sur le dernier souffle d’un batteur au bord de la crise d’apoplexie. Peut on encore parler de musique folk ? Réponse avec Nick Talbot.

Gravenhurst : vrai groupe ou projet solo de Nick Talbot ?
C’est un projet commun ! J’ai tout d’abord commencé seul, puis j’ai rencontré Dave, aujourd’hui batteur du groupe, et ça fait maintenant un bon paquet d’années que l’on travaille ensemble. Mais c’est vrai qu’il y a toujours eu une différence énorme entre les prestations live du groupe et les enregistrements en studio. En live, nous sommes un vrai groupe, nous jouons plus fort, et ça, depuis longtemps. Malheureusement, au moment de l’enregistrement du premier album, il a bien fallu se rendre à l’évidence : je ne disposais pas de l’argent nécessaire pour enregistrer avec un groupe. Nous ne pouvions donc pas reproduire ce son live. En fait, j’avais juste assez d’argent pour enregistrer seul dans ma chambre. Ce n’est que récemment que le son de mes albums s’est enrichi. Simplement parce que mon label, Warp Records, m’a donné un peu plus d’argent. J’ai donc pu enfin intégrer un vrai studio, français de surcroît, en compagnie de Dave, ce qui m’a permis de retranscrire sur cet album un son beaucoup plus proche de ce que l’on fait sur scène.

Voilà donc pourquoi, si on tendait l’oreille, on pouvait entendre des bruits de chaises…
Oui, ou les bruits de mes voisins en train de se disputer ou de faire la fête (rires) !

Votre dernier album, Fires in Distant Buildings, est certes plus rock, mais surtout beaucoup plus produit que ses prédécesseurs.
Oui, la première chose qui diffère, c’est la présence d’une batterie beaucoup plus lourde et de guitares saturées. Mais la vraie différence c’est surtout qu’elles sonnent bien. Il faut bien reconnaître que les prises de son en studio n’ont rien à voir avec celles qu’on faisait avant avec nos propres micros. Pourtant, si les guitares et la batterie ont été enregistrées et mixées en studio, plus de 60% de cet album a été réalisé à la maison. La raison est simple : quand je travaille chez moi, je peux prendre tout mon temps. Je peux passer des heures et heures sur le même son. En studio, tu te sens toujours pris par le temps, t’es oppressé, parce que ça te coûte de l’argent. Alors que quand tu es chez toi, tu peux expérimenter, et cela indéfiniment.

Est-ce que c’est pour cela que ta musique est en perpétuelle évolution ?
Effectivement, mon évolution n’a rien à voir avec ce que j’écris mais dépend plutôt de la quantité d’argent que Warp va me confier et que je vais être en mesure de leur ramener (rires). En fait, c’est l’argent qui me manque, pas les idées (rires). Pour redevenir sérieux, disons que l’évolution vient de l’équipement dont vous disposez et des facilités que vous rencontrez. Down River, qui ouvre notre dernier album, date en fait de 1999. C’est une composition très rock. Il lui manquait juste l’argent nécessaire pour être enregistrée et la faire sonner comme il fallait.

Vous reste t-il du temps pour diriger votre propre label, Silent Age ?
S’occuper de Silence Age n’est pas ce qu’il y a de plus difficile, vraiment. Il faut dire que l’essentiel des ventes se passe sur Internet via le site du label. Seul le 1er album de Gravenhurst, International Travels, a connu une meilleure distribution. Req Square, un label américain, l’a distribué aux USA et le label Limonade l’a commercialisé en France. Je n’ai plus de nouvelles de Limonade, je crois qu’ils ont arrêté, mais à l’époque, ils ont fait un travail vraiment fantastique. L’album a été chroniqué et rendu disponible chez quelques disquaires français, ce qui n’a jamais été le cas au Royaume Uni. C’était vraiment bien ! Je suis admiratif parce qu’à Silent Age, nous sommes incapables de presser une centaine d’exemplaires d’un disque français et de le mettre sur le marché comme ça.

Mais votre rencontre avec Warp Records part de l’existence de Silent Age ?
Oui, et c’est d’ailleurs une histoire amusante. Nous avions sorti un EP de Moel Harmess, publié sous la forme d’un CD 4 titres, tiré à une centaine d’exemplaires, avec un très beau packaging. Nous l’avions envoyé uniquement aux stations de radio et pas un seul aux labels, ce qui était vraiment stupide ! BBC Radio 3 l’a donc reçu. Ils le passaient souvent et un jour quelqu’un, qui travaillait pour Warp, Stuart, est tombé dessus aux alentours d’1h00 du matin. Coup de foudre ! Il nous a alors contacté par mail, pour nous demander si on pouvait lui faire suivre les autres sorties de Silent Age. Nous lui avons tout envoyé et il a vraiment aimé Gravenhurst. Il l’a amené à Warp et je pense que ça a bien pris des mois, voire plus d’un an pour que Steve Beckett, le boss de Warp, se décide enfin à l’écouter. Il s’est montré très intéressé et on a signé.

Quand vous avez signé avec Warp Records, vous êtes vous sentis plus libre qu’avec un autre label, plus proche de votre style musical ?
En fait, je n’avais pas vraiment le choix. 4AD aurait été, sans doute, tout aussi bien, mais Warp était le premier à nous contacter et c’était déjà une opportunité fantastique. Quant à intégrer une major ça ne m’a même pas traversé l’esprit : trop de contraintes. Avec Warp, je suis dans une position très confortable, voire privilégiée actuellement. C’est rare un label qui vous donne de l’argent et vous encourage vers l’expérimentation. Bien sur, je n’ai pas beaucoup d’argent, mais en revanche, je dispose d’une richesse artistique unique : la liberté !

Avant de signer, que saviez du label ?
J’écoutais Aphex Twin, mais le groupe que j’appréciais le plus était Broadcast. J’achète leurs disques depuis leur premier EP, moment où eux aussi on signé chez Warp, en 1997, je crois. En fait je ne connaissais pas trop le label Warp avant que ce groupe ne signe chez eux. J’ai donc beaucoup de mal à le considérer comme un label uniquement électronique. Cette idée est réductrice : que penser de gens comme Vincent Gallo, Broadcast ou Maxïmo Park ? Pour moi, ce sont juste des gens qui me donnent de l’argent et les moyens de produire mes albums.

Avez-vous pensez intégrer des machines à vos compositions ?
Je pense qu’il est nécessaire de savoir se fixer des limites. Imaginez-vous Gravenhurst avec des influences reggae ? Ce serait horrible ! J’utilise l’électronique depuis les débuts du groupe mais je tiens à ce que ça reste en retrait. Je ne veux ni m’essayer à la drum’n’bass ou ni cloner les sons de Squarepusher (rires).

Votre signature sur le label Warp a permis à un grand nombre de Français de découvrir votre musique. Soucieux de lui coller une étiquette, ils l’ont qualifiée de folk musique. Vous revendiquez-vous de cette scène ?
Non, vous savez, peu de musiciens se soucient des étiquettes que les médias leur collent. Ils se sentent autonomes et indépendants. En fait, quand vous êtes musicien, vous ne supportez pas d’être rangé dans telle ou telle case. Quand vous êtes journaliste, vous devez parler du groupe et décrire leur musique, donc vous faites des comparaisons et vous cherchez à les catégoriser. Ce qui est intéressant, c’est de voir des groupes comme Low qui, à force de durer, ne peuvent plus être comparés à quiconque. Low est fantastique, mais est ce qu’on ce soucie encore du genre de musique qu’ils font ?

Est-ce que actuellement vous arriver à vivre de votre musique ?
Depuis que j’ai signé chez Warp, je me consacre uniquement à Gravenhurst. Ca fait quelques années que je fais tout pour ne pas avoir à faire un « vrai boulot » en plus. Mais, vous savez, il faut du temps pour écrire comme pour trouver de l’argent pour la sortie d’un nouvel album. Je dépense énormément pour Gravenhurst, sans pour autant ce soit un investissement coûteux, ce n’est pas aussi cher que pour un groupe comme Maxïmo Park, qui nécessite de grosses sommes pour la promotion. D’ailleurs, je ne veux pas que l’on investisse plus pour mon projet, je veux simplement récupérer la mise de départ. Mais je suis loin de pouvoir en vivre. Cela m’a pris beaucoup de temps pour faire mon dernier album et je risque à nouveau de devoir reprendre un job. Mais, je n’en suis pas encore là, j’ai trop de projets en tête, alors disons que j’ai bon espoir !

Avez-vous commencé à composer de nouveaux titres pour le prochain album ?
Oui, le prochain album avance bien, j’ai déjà pas mal d’ébauches. Quittons un peu la musique pour s’intéresser au cinéma.

Vous aimez le cinéma ?
Ah ça oui !

Quels genres de films ou de réalisateurs ?
Il y en a beaucoup, mais pour être honnête, je passe une grande partie de mon temps à mater de gros navets, parce que quand vous travaillez sur de la musique, vous n’arrivez pas à vous concentrer sur ce que vous regardez sans être constamment en train de vous demander comment utiliser telle ou telle idée pour l’intégrer dans votre musique. Alors parfois je suis tellement épuisé que je m’installe dans mon canapé pour mater de vieux films d’horreur italiens merdiques des 70’s, des Lucio Fulci et tout un tas de trucs comme ça. Je regarde essentiellement des films bien trash, je suis un vrai malade des films d’horreur italiens des 60’s et 70’s. Ils me permettent de ne penser à rien d’autres ! J’ai aussi un paquet de VHS, biens nazes comme des Steven Siegal ou David Hasselhoff et tout un paquet de daubes comme ça. Ca ne requiert aucune attention et c’est souvent très drôle !

Lucio Fulci est un cinéaste emblématique du trash italien !
Oui, c’est vrai, il est absolument trash, c’est du trash ultraviolent … (rires). Mais j’aime bien les films de zombies aussi. Je crois que j’ai réussi à en voir la plupart. Et là, je me rend compte que c’est pathétique ! Je crois qu’il n’y a rien à dire de plus sur cette filmographie, si ce n’est que se sont des films assez immondes (rires). Je ne sais pas dire pourquoi j’aime bien ces choses !

Lorsque vous regardez des films italiens des 60’s ou 70’s, est-ce que vous vous intéressez à leur musique ? Je pense aux Goblins par exemple ou Morricone.
John Carpenter, Ennio Morricone, Goblins, Fabio Frizzi, tous sont fantastiques et sont de vraies influences pour ma musique. J’ai aussi un autre groupe Bronnt Industries Kapital, ça ne veut rien dire, c’est un jeu de mots. On a un album et quelques autres titres sortis sur Silent Age. Musicalement on peut parler d’Horror-tronica ! En fait c’est des compositions instrumentales, c’est comme des bandes originales de films qui n’auraient jamais été réalisés. Il y a une grosse influence des Goblins et de trucs comme ça.

Avez-vous envisagé de réaliser la bande-son d’un film ?
Je l’ai déjà fait pour un film allemand réalisé par Sebastian Schepper. Il a utilisé pas mal de morceaux de Gravenhurst pour son film et on a composé ensemble deux titres spécialement pour cette réalisation. C’était terriblement excitant !

Mais ça vous arrive de regarder des films d’auteur ou des classiques ?
Vous voulez dire de vrais bons films, qui font réfléchir ou qu’on aime montrer (rires) ? Oui, je suis un vrai fan de David Lynch. Son dernier, je crois qu’il s’agit de Mulholland Drive, est tout simplement fantastique. Mais plus que ses films, j’adore Twin Peaks, la série et particulièrement la première saison. J’aime cet univers étrange et complexe. Je ne sais si vous vous en rappelez, mais lors de la sortie de Mulholland Drive en DVD, il avait glissé des clefs pour mieux comprendre son film, dans les bonus. Je trouve cela sans intérêt. Quand il présente son film, les gens désespèrent d’y comprendre quelque chose, mais en fait c’est du non-sens. Les principales clefs pour apprécier son œuvre sont des éléments de mystère et d’ambiguïté. Je suis moi même obsédé par le mystère et l’ambiguïté. Je l’utilise beaucoup dans les textes de mes chansons. En fait je pense que tout ceci vient du fait qu’avant de faire de la musique j’exécutais des tours de magie. Et là l’élément de mystère réside dans le fait de ne pas savoir comment le tour fonctionne. Si vous savez comment ça marche, la magie n’opère plus. Le mystère est quelque chose qu’il faut s’engager à respecter !

Votre musique fonctionne aussi de cette manière. Il y a une part de mystère que l’on ressent à l’écoute de votre dernier album.
Effectivement, mais je pense qu’une chanson peut être intéressante sans que l’on ait besoin, forcément, de tout comprendre. Souvent je dois m’expliquer sur le sens de mes textes. Je comprends cette demande, mais je préfère laisser planer le doute. De cette manière la magie continue d’opérer. Cela dit, certaines chansons restent une énigme, même à mes propres yeux.

Quelles sont vos influences lorsque vous écrivez vos textes ?
Probablement de la littérature en grande partie et des BD d’Alan Moore , dont je suis un grand fan. Je ne sais si on peut vraiment parler d’influence, mais Michel Houellebecq est un écrivain français que j’aime vraiment beaucoup.

Qu’est ce qui vous plait chez Michel Houellebecq? Son univers ? Sa façon d’écrire ?
J’adore la noirceur de son écriture, c’est simple et jouissif. Je pense qu’il est très déterministe, il ne croit pas vraiment que nous disposons d’une totale liberté d’exister. Je suis d’ailleurs assez d’accord avec lui là-dessus. Je pense que mes textes parlent aussi de cela, le manque de self control, l’incapacité à prendre des décisions et le fait de penser que la vie est simplement une suite d’événements que l’on subit. Je pense que Michel Houellebecq décrit brillament cette sensation de vide, de perte de contrôle sur sa propre vie. C’est vraiment pessimiste, mais en même temps c’est libérateur. D’une certaine manière, il fait un gros « fuck » à tout ce qui nous entoure (rires), il envoie tout balader, chose que je ne me permets pas de faire. Lui ne se demande jamais s’il nous offense ou des trucs comme ça. En fait il n’est pas du tout politiquement correct !

Il y a deux auteurs anglais assez proches de Houellebecq, Jonathan Coe et Martin Amis. Vous les connaissez ?
J’ai lu Martin Amis, en revanche je ne me suis jamais lancé dans des œuvres de Jonathan Coe. Il faudra que je m’y mette, mais pour l’instant les livres de Houellebecq me prennent tout mon temps, il est si drôle avec son enchantement de n’appartenir à aucune religion. Assumer ainsi un tel refus de la religion est quelque chose d’unique et d’amusant dans la littérature. Mais, vous savez, je n’ai jamais lu d’auteur anglais susceptible d’égaler Houellebecq. Pour moi, il a une plume qui fait incontestablement de lui l'un des meilleurs écrivains de la fin des 90’s. Je suis persuadé qu’il n’a pas d’égal au Royaume Uni. Il est bien trop cruel (rires).

Discographie de Gravenhurst :
2002 - Internal Travels (Red Square/Limonade)
2003 - Flashlight Seasons (Warp/PIAS)
2004 - Black Holes in the Sun (Warp/PIAS)
2005 - Fires in Distant Buildings (Warp/PIAS)

www.gravenhurstmusic.com
www.myspace.com/gravenhurst
www.warprecords.com

auteur : Lamiricoret - lamiricoret@yahoo.fr
interview publiée le 09/04/2006

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